Le Pays de Galles a beau être à mes yeux l’équivalent de la France du vide, cela ne l’a pas empêché d’avoir été le berceau de certains noms majeurs du rock parmi lesquels Badfinger, important groupe de power pop qui ne demande qu’une chose : la réhabilitation en bonne et due forme. Mais aussi les Manic Street Preachers, véritable institution outre-Manche (je vous invite à lire ma chronique sur leur chef-d’œuvre the Holy Bible de 1994 pour en apprendre davantage). Même s’ils n’ont produit qu’un seul album et une poignée d’EPs, l’aura des Young Marble Giants brille suffisamment de mille feux pour les inclure dans le cercle fermé des groupes cultes, genre ceux qui n’ont pas connu un grand succès public mais qui sont appréciés d’une poignée d’amateurs. En lisant son « journal », on s’aperçoit que Kurt Cobain avait inclus ce Colossal Youth dans son top 50 des meilleurs albums de tous les temps tandis que son ex-épouse, Courtney Love leur avait rendu hommage en reprenant dans son torturé Live Through This (1994), Credit in the Straight World. Peter Buck, le guitariste d’R.E.M. n’a également jamais caché son admiration pour ce mystérieux trio de Cardiff dont la liste de leurs fans pourrait s’allonger de façon indéfinie.

« Le minimalisme à son paroxysme ! » Voilà le genre d’étiquettes que l’on aurait pu trouver sur la pochette de cet album monolithique paru aux premières heures de 1980. Pourtant certains signes pourraient induire qu’il y a tromperie sur la marchandise. A commencer par le titre de l’album qui pourrait laisser suggérer que le trio a sorti l’artillerie lourde pour en mettre plein les oreilles. De même que pour le nom du groupe qui pourrait refléter l’éloge de la jeunesse à laquelle ils s’adressent. D’ailleurs la pochette de leur single Final Day paru à l’été 1980 représentait un kouros. Or, des éléments accréditent définitivement la thèse contraire et donnent raison à l’hypothétique slogan. Jetez un coup d’œil à la pochette d’un noir et blanc d’une sobriété austère avec les trois membres photographiés de trois-quarts et qui se voulait un hommage à celle de With the Beatles (1963). Maintenant, comment aborder la musique ? Première chose : elle ne ressemble à rien de connu jusqu’alors, ni même à ce qui s’est fait depuis. A l’aube des années 80 alors que la new wave of British heavy metal redonne un second souffle au hard rock à grands renforts de décibels et que toute la Grande-Bretagne vire petit à petit à la new-wave, les frères Moxham et Alisson Statton empruntent une voie créative à l’opposé de leurs collègues musiciens.

Personne avant eux n’avait osé composer des morceaux clairsemés voire hiératiques réduits au plus strict minimum. Avec leurs guitares balbutiantes à peine soutenues par une boîte à rythmes fragile, parfois zébrées de quelques traversées de claviers, on croirait entendre des démos destinées à un album plus étoffé. Et cela fonctionne ! En plus de se montrer économes en matière de dénombrements d’albums, de budget (environ 1000£ ont été investis dans l’enregistrement de Colossal Youth) et de temps passé dans les studios (quelques jours ont été amplement suffisants), les Young Marble Giants ont fait la démonstration éclatante qu’il n’y a pas besoin d’envahir absolument tout l’espace sonore pour insuffler à des chansons, au premier abord peu aguicheuses, un souffle tantôt évocateur (Music for Evenings), tantôt accrocheur (the Taxi). Mieux : la formule mise au point par le trio débouche même sur un paradoxe savoureux dans la mesure où ils atteignent une densité, voire une intensité insoupçonnée et ce ne sont pas les points d’accroche qui manquent. D’autant plus qu’Alison Statton n’a pas la prétention de rivaliser avec les plus grandes voix du rock et sa simplicité extrême, son quasi-détachement apportent une sympathie, on ne peut plus bienvenue.

Le minimalisme a définitivement constitué le port d’attache de l’incursion des Young Marble Giants dans le monde du rock. Pour la petite histoire, ils ont donné leur tout premier concert devant un seul spectateur ! La suite sera malheureusement plus classique : des tensions internes principalement causées par les rivalités amoureuses entre les frères Moxham vis-à-vis d’Alisson enterreront toute possibilité de donner suite à ce disque unique. Pourtant dans les années 2000, surfant immanquablement sur le statut culte dont ils jouissent, le trio s’est reformé et se produisent sporadiquement, parfois même dans les lieux les plus inattendus. En 2015, ils ont joué au festival Mimi sur les îles du Frioul à Marseille. Sans l’avoir cherché et à force d’avoir épaté la galerie dans leur coin, le bouche à oreille et le buzz ont fait leur chemin même si j’ai dans l’idée que cette rentrée dans le rang rompt le charme du mystère qui enveloppe la comète Young Marble Giants.

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Musicophage invétéré vivant au rythme de riffs grisants et autres lignes de basses cataclysmiques. Spécialité: musique rock.

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