« Vic Chesnutt est le meilleur auteur-compositeur chanteur américain des années 90« . Cette affirmation qui a contribué à faire connaître l’intéressé auprès du public rock a été prononcée par Michael Stipe et si elle semble assez facile, on ne peut s’empêcher de penser qu’elle déborde de sincérité affectueuse tant le chanteur d’R.E.M. a fait preuve d’un soutien sans faille auprès de son protégé. Repéré dans un bar d’Athens en Géorgie (le quartier général d’R.E.M. d’où Vic Chesnutt est également originaire) au début des années 90, le coauteur de Losing My Religion a mis le pied à l’étrier à son jeune poulain en lui faisant enregistrer en quelques jours un premier album, Little en 1990. Il est suivi de deux albums qui ont confirmé son style unique : West of Rome (1992) et Drunk (1994). Is The Actor Happy?, le quatrième disque de son auteur a vu le jour au printemps 1995 et Vic Chesnutt devait bien à son mécène une apparition et lui renvoyer l’ascenseur. C’est chose faite avec la chanson Guilty By Association dont la causticité acide aide à définir une bonne partie du disque.

Dès sa plus tendre enfance, la vie n’a pas été tendre avec Vic Chesnutt. Malmené et rejeté par les autres, il ne trouvait refuge que dans les albums des Beatles, les longues promenades en solitaire dans la campagne géorgienne et les documentaires télévisés. A 18 ans, au terme d’une soirée trop arrosée, un accident de voiture le laisse paralysé.

« J’écris sur les aspects négatifs de l’existence. » Vic Chesnutt

Au premier abord, Is The Actor Happy? lui donne raison. Il suffit de parcourir les titres pour se rendre compte que le disque semble totalement dénué de joie de vivre : Gravity of the Situation, Free Of Hope, Sad Peter Pan. Mais la lecture des textes révèle un angle d’approche inattendu car séduisant. Loin de s’apitoyer sur son sort ou celui du personnage (peut être faudrait-il parler d’acteur), Chesnutt traite chaque titre et son propos avec un détachement lointain et un humour mi-lucide, mi-pince-sans-rire, évitant ainsi toute complaisance envahissante qui non seulement aurait été inutile mais aurait fait sombrer l’album. Il en résulte une sorte de triste sérénité qui finit par susciter la compassion chez l’auditeur. On peut aussi parler de calme pessimiste qui se traduit dans l’essence même de la musique, merveilleux mélange de délicatesse feutrée et d’éclairs électriques de guitare qui enrobe les chansons d’une force stupéfiante de beauté solennelle comme sur Thaïland ou Free of Hope dont le refrain est inoubliable : « free of hope/free of the past/ thank you God/I’m free at last!« 

A travers ces méditations cafardeuses, toutes sauf pathétiques et rendues parfois obliques par le biais d’expressions imagées, sans doute Vic Chesnutt tente-t-il non seulement de maintenir à flot son moral (et le nôtre) mais aussi de nous faire comprendre que même dans les situations les plus extrêmes, on peut tirer du positif. Du coup, le titre de l’album prend tout son sens car il pourrait intervenir à l’issue d’une séance de psychothérapie bien longtemps après un traumatisme (on sait que Vic Chesnutt fréquentait des thérapeutes). Dans une autre mesure, on peut y déceler un lointain écho à la chanson d’R.E.M., Crush With Eyeliner où Michael Stipe chante: « we all invent ourselves/you know me« . Enfin, Joseph Manckiewicz, le réalisateur de Cléopâtre (1963), avait déclaré un jour que « nous étions tous des acteurs et que nous jouions un rôle dans une grande pièce de théâtre« .

En fin de compte, le message foncièrement optimiste est venu aux oreilles de l’association Sweet Relief, qui vient en aide aux musiciens américains pour les épauler dans leur gestion des frais médicaux (on sait à quel point le service de santé américain est scandaleusement miné par des frais disproportionnés). Trois ans après la parution d’un disque hommage à Victoria Williams (vous pouvez lire ma chronique), un deuxième album de cette trempe verra, entre autres R.E.M. (évidemment !), les Smashing Pumpkins, Garbage et même Madonna (!) réinterpréter les chansons de Vic Chesnutt avec des résultats plus partagés que sur le premier effort effectué pour Victoria Williams, même si cette dernière chante en duo avec le principal concerné sur le titre God Is Good.

Cette intensité qui était la sienne et par laquelle il cherchait à apprivoiser les coups durs de l’existence, Vic Chesnutt ne cessera de la déployer dans ses productions ultérieures et on aurait pu croire qu’il avait fini par adopter une attitude positive tant ses chansons dans ses derniers albums respiraient une gaieté communicative. Malheureusement, rattrapé par ses démons et une réalité tenace, Vic Chesnutt s’est suicidé à la veille de Noël en 2009, incapable de faire face à ses soucis financiers. Il devait plusieurs dizaines de milliers de dollars aux services de santé qui l’avaient pris en charge ! Ironie du sort : ses tracas l’ont poursuivi même dans la tombe au point qu’un site web a été créé où les internautes pouvaient faire un don financier pour régler ces problèmes ou plutôt ces aberrations.  En tout cas, derrière une façade apparemment maussade, Is The Actor Happy? révèle un message qu’on a envie d’appliquer sur le champ : réussir, c’est tomber neuf fois pour mieux se relever lors de la dixième.

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Musicophage invétéré vivant au rythme de riffs grisants et autres lignes de basses cataclysmiques. Spécialité: musique rock.

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