Ce n’est pas un mais deux chefs-d’oeuvres qui ont permis à Tom Petty de terminer les années 1980 en beauté. D’abord en se joignant à l’aventure des Traveling Wilburys, supergroupe 3 étoiles comptant George Harrison, Bob Dylan, Jeff Lynne et Roy Orbison dans ses rangs et qui a redonné au rock ce qu’il semblait avoir perdu de vue depuis longtemps : une bonne grosse tranche de rigolade dans un espace détendu de camaraderie. Une expérience dont le natif de Floride est ressorti suffisamment requinqué pour publier son premier album solo (même si certains membres de son groupe fétiche, les Heartbreakers l’accompagnent sur certains titres). Le résultat, Full Moon Fever (1989) a mis et la critique et le public d’accord. Sur cette lancée et encore une fois, boosté par ce triomphe, Into The Great Wide Open se veut un retour aux sources et à une forme plus traditionnelle. Mais après les 2 précédentes réussites, il faut reconnaître qu’il ne leur arrive pas vraiment à la cheville malgré ses qualités évidentes. Je serais même tenté d’écrire que ce qui font les points forts de l’album finissent par plus ou moins le desservir.

A la production, on retrouve le producteur le plus « hype » du moment, Jeff Lynne. Véritable sorcier du studio, qui, depuis la dissolution du Electric Light Orchestra transforme en or tout ce qu’il touche avec ses techniques de production basées sur un »gros son » à base de guitares colorées filandreuses, de batterie écrasante et de claviers multicolores. Une griffe personnelle qu’il a entre autres greffées à 2 reprises sur les albums cités dans le paragraphe ci-dessus et qu’il réutilise pour la cuvée 1991 de Tom Petty. Cependant ici, on n’évite pas une redite ennuyeuse, tant l’effet de surprise ne joue plus. Mais surtout et plus que dans les deux précédentes livraisons de Petty, Lynne semble avoir usé de sa méthode jusqu’à satiété et du coup, le disque s’en retrouve quelque peu handicapé dans ses élans mélodiques. Je serais même encore plus dur en affirmant que la production si spécifique a porté préjudice à l’impact du disque en lui faisant prendre de nombreuses rides et Into The Great Wide Open sonne à la réécoute assez déphasé dans cette riche année musicale 1991 qui a vu l’apparition de nouveaux courants musicaux résolument plus modernes ou novateurs.

Tom Petty a toujours affirmé qu’il prenait son temps en studio pour enregistrer ses chansons et les peaufiner si besoin était. Mais ici, lui et sa troupe se sont mis en mode pilotage automatique et l’écriture semble trop mécanique avec une inspiration en berne (Out In The Cold). Certaines chansons ne semblent d’ailleurs même pas à leur place dans l’ensemble comme All or Nothing or Built to Last car elles échouent à sortir des sentiers battus. Et cela, même si l’on adhère sans réserves aux titres irrésistibles que le disque propose malgré tout comme Learning To Fly ou la chanson-titre aux petits airs vaguement autobiographiques. D’ailleurs, une compilation de Tom Petty semblerait bien incomplète sans ces deux joyaux. Idem pour Too Good To Be True et All The Wrong Reasons qui voient Petty combiner ses deux grands amours musicaux : les Rolling Stones et les Byrds. Une action qu’il a toujours poursuivi de disque en disque depuis ses débuts. Le timbre de sa voix, d’ailleurs rappelle beaucoup celui de Roger McGuinn. Ce serait faire preuve de jugement hâtif que de qualifier l’album de bâclé mais il faut reconnaître que les chansons ici présentes ne sont ni plus ni moins que ce que l’on attend de la plume artisanale et de la guitare Rickenbacker de Petty.

Comme on dit : on ne change pas une équipe qui gagne. Mais lorsque chaque membre ressort ses bonnes vieilles habitudes qui ont fait leur preuve et les appliquent sans arrières-pensées, inévitablement les progrès à un moment ou à un autre s’en trouvent contaminés et on fait du sur place. Into the Great Wide Open est l’album de trop dans la longue carrière de Tom Petty et au lieu de grands espaces verdoyants suggérés par une superbe pochette, « le blond » ne nous propose qu’une partie de récréation dans un jardin vert sécurisé. En somme, une position confortable, voire auto-suffisante et un manque de prises de risques ont assez considérablement affadi l’album. Ce qui ne l’empêchera pas d’obtenir un immense succès en Grande-Bretagne (n°3, GB) plus qu’aux États-Unis (n°13, USA), incitant le groupe à se produire en Europe avant une absence de 20 ans. Le groupe ne se produira au Grand Rex à Paris qu’en juin 2012 et pour info, son concert précédent dans l’Hexagone remontait au 30 mars 1992 au zénith de Paris (!) . Pour l’heure, Tom Petty aura la sagesse de faire passer sa carrière artistique avant les attentes du public et même devant les exigences de sa maison de disques. Comme quelques autres « irréductibles » dont Bruce Springsteen et Pearl Jam, il s’est beaucoup battu pour préserver sa liberté artistique et après la parution d’un best of récapitulatif en 1993, il quittera MCA Records pour signer un nouveau contrat avec Warner Brothers. Il embauche alors un autre maestro du rock : Rick Rubin qui saura le remettre en selle en l’épaulant via un coup de maître portant le nom de Wildflowers (1994).

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Musicophage invétéré vivant au rythme de riffs grisants et autres lignes de basses cataclysmiques. Spécialité: musique rock.

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