Avant R.E.M., avant Hüsker Dü, il y’avait les Replacements. Dans quel sens ? Vers le passage d’un petit label indépendant à une grande compagnie de disques. Comme le trio mené par Bob Mould, leur fief se situait à Minneapolis, dans le Minnesota en plein Midwest américain. Comme leurs congénères, leurs débuts ont été nourris aux biberons du punk comme en témoignent des titres foncièrement provocateurs tels « Fuck School » ou « Johnny’s Gonna Die« . Mais avec la sortie de Let It Be (1984, avouons qu’il fallait avoir un culot monstre pour oser intituler un album d’après le titre d’une des œuvres des Fab Four !) qui annonce de nouvelles ambitions musicales de la part de la bande, tout change. Très remarqué par la critique, l’album leur vaut d’être courtisé par les majors et c’est finalement Sire Records qui mord à l’hameçon. Les Replacements feront ainsi office de précurseurs quant à la vague de groupes américains alternatifs qui après s’être fait les dents sur de petits labels indépendants finiront par élire domicile au sein de prestigieuses compagnies discographiques.

En signant un contrat avec Sire Records, le groupe a-t-il vendu son âme pour tenter d’attirer un public plus large ? Pas vraiment. Certes, le groupe a bénéficié d’un budget plus substantiel, d’une liberté artistique accrue et cela s’entend dans la production « clean » de Tommy Ramone (ex-bassiste des Ramones) et pourtant les 11 chansons s’apparentent à de véritables coups de maître qui font de Tim l’un des meilleurs albums de l’année 1985. En France, les Replacements sont longtemps restés injustement sous-estimés (même Julien Lepers, le présentateur phare de Questions Pour Un Champion ne les connaît pas !) mais Tim confirme non seulement leur son facilement identifiable entre mille mais aussi l’immense talent d’auteur compositeur du leader Paul Westerberg à s’approprier à sa manière des styles musicaux aussi divers qu’inattendus. Qu’il s’agisse de la chanson power pop à la Big Star, du canon rock à la Rolling Stones, du punk à la Sex Pistols ou de la ballade folk. Ici, Tim ferait presque office de zeitgeist de l’état des lieux de la jeunesse américaine des années 80 et le tableau n’incite pas vraiment à l’optimisme.

Les Smiths de Grande Bretagne n’ont pas été les seuls dans ce domaine à chanter les illusions temporaires et les espoirs déçus de leurs compatriotes britanniques. Les choses n’allaient pas mieux outre-Atlantique mais ce qui fait la différence, c’est le ton effronté qu’adopte Westerberg pour faire ses descriptions, souvent au cordeau. Étant capable tour à tour d’écrire avec justesse des chansons sur une jeunesse tiraillée entre un désabusement tenace (Bastards of Young) et un refuge dans la société de consommation (I’ll Buy). Il fait presque preuve d’affection pour certains de ses membres qui ne demandent qu’un peu d’amour (Kiss Me On The Bus), quitte à sembler arrogants (Waitress In The Sky) et la compassion n’est pas très loin sur Little Mascara où une jeune maman ne comprend pas pourquoi son conjoint l’a quittée. Au milieu de ces merveilles, il faut réserver une place de choix pour le sublime Here Comes A Regular, poignante ballade acoustique sur un alcoolique solitaire qui ne trouve qu’un bref réconfort dans sa vie sans issue avec ses semblables tout aussi intoxiqués que lui.

La voix traînante et râpeuse de Paul Westerberg aux relents alcoolisés font partie intégrante du charme des Replacements mais il ne serait pas exagéré de soutenir que Bob Stinson était le pivot central dans leur musique. Son jeu de guitare enveloppait les chansons d’un sentiment d’urgence et d’équilibre précaire. Originalité qui sera peu à peu perdue dans les albums ultérieurs du groupe et l’on comprend pourquoi une partie des fans a mal vécu son départ dans des circonstances assez troubles en 1986. L’une des raisons était d’ordre artistique. Stinson n’appréciait pas beaucoup les nouveaux genres que Westerberg abordait, notamment les morceaux acoustiques. Mais surtout, sa consommation effrénée d’alcool finira par lui faire perdre sa place au sein du groupe. Il mourra tristement une dizaine d’années plus tard le 18 février 1995.

Quoi qu’il en soit, avec de telles chansons, le groupe aurait dû faire une entrée fracassante dans la cour des grands mais malheureusement, ils resteront cantonnés à une audience limitée. Différentes raisons à la fois intrinsèques et extrinsèques au groupe s’expliquent. D’abord, en 1985, le rock alternatif américain reste encore en marge des goûts du grand public. D’autre part, et c’est sans doute la raison pour laquelle les Replacements n’ont jamais vraiment réussi à percer auprès du grand public, Paul Westerberg et les siens ont quelque peu volontairement sabordé leur ascension vers la gloire. 3 clips furent tournés pour cet album mais ils sont tous identiques: un gros plan représentant une enceinte diffusant les chansons, détruite avec rage à la fin, l’air de dire aux majors: « nous jouons le jeu mais à notre façon! ».

De plus, le groupe a gagné son statut légendaire de par ses prestations scéniques chaotiques. Un soir, brillants, le lendemain soir, pitoyables. Sous l’emprise de l’alcool, tout pouvait arriver. Ce je m’en foutisme assumé a atteint son paroxysme le samedi 18 janvier 1986 lorsque le groupe s’est produit à la célèbre émission Saturday Night Live. A la suite d’un set bâclé et braillard, le groupe s’est vu interdit de s’y produire par la suite. Mais cette attitude dépravée, conforme à l’esprit du punk n’a pas fait perdre l’éclat de Tim, qui 30 ans plus tard, sonne toujours aussi frais et intemporel alors que d’autres disques de la même époque ont pris un sacré coup de vieux de par leur production qui se voulait « moderne ».

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Musicophage invétéré vivant au rythme de riffs grisants et autres lignes de basses cataclysmiques. Spécialité: musique rock.

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