Les Godfathers: encore l’exemple d’un groupe classe qui avait tout pour conquérir le monde mais qui est arrivé au mauvais moment. Lors de leur apparition dans la deuxième moitié des années 80, la Grande-Bretagne était partagée entre les relents de la new wave avec ses synthétiseurs clinquants et l’émergence des mouvements shoegaze (My Bloody Valentine) et baggy avec les Stone Roses et les Happy Mondays. Les « Parrains » nourris au son du pub rock à la Doctor Feelgood avaient donc peu de chances de trouver grâce aux oreilles du grand public ce qui est fort regrettable car ils avaient dans leur besace une recette imparable pour accoucher de chansons diablement efficaces suintant la rage et l’énergie.

Même s’ils allaient à contre-courant des modes musicales de leur époque, les Godfathers ont parfaitement su capter dans leurs compositions les tourments moraux qui rongeaient la Grande-Bretagne de l’ère Thatcher. Lorsque la « Dame de Fer » est arrivé au pouvoir en 1979, elle a lancé une série de réformes ultra-libérales qui ont plongé le pays dans la crise. En cela, ses choix politiques très controversés dont une grande partie de la population ont essuyé les plâtres furent une source d’inspiration pour nombre d’artistes comme les Smiths, Elvis Costello ou Billy Bragg. Les Godfathers en seront. Il faut dire que le gang formé autour des frères Coyne a connu la pauvreté depuis des années et l’on sent chez eux une volonté de déverser leur bile comme s’ils en voulaient à la terre entière. Ce n’est pas un hasard s’ils ont choisi le nom de « Parrains ». Ils ne sont pas là pour rigoler et il suffit de voir des photos d’époque. Ils sont vêtus de costumes noirs directement empruntés à des membres de la pègre. « Birth School Work Death » constitue un état des lieux accablant de leur pays de la fin des années 80 et il va sans dire qu’il n’a pas pris une ride. Les thèmes évoqués comme la frustration sociale, affective ou l’absence d’amour trouvent encore aujourd’hui un certain écho. Aidés par la production de Vic Maile (Doctor Feelgood, Motörhead) qui signe là l’une de ses ultimes supervisions (il mourra l’année suivante d’un cancer), les Godfathers n’adoucissent pas leur propos tant au niveau de la musique que des paroles. Bien au contraire. La chanson-titre n’offre aucun espoir d’échapper à une vie morne autre que celle basée autour de la naissance, de l’école, du boulot et de la mort. Love Is Dead est, on ne peut plus explicite quant à son titre tandis que Cause I Said So fait froid dans le dos avec son apologie sans concessions de l’individualisme. If I Only Had Time ne fait pas baisser la tension et the Strangest Boy distille un malaise délicieusement vénéneux avec son refrain faussement mielleux. En outre le chanté/parlé de Peter Coyne et les guitares barbares créent un mariage au charme dévastateur.

Vous devez penser que j’ai le chic pour chroniquer des albums peu connus. C’est vrai; mais il serait dommage de passer à côté de ce brûlot où le désespoir et la rage des paroles trouve à s’exprimer de façon admirable avec une musique efficacement « hachée menue ». Surtout que le disque fut longtemps difficilement trouvable a été réédité il y a quelques années avec des morceaux supplémentaires. De plus, les Godfathers ont cédé à la sirène des reformations en se retrouvant en 2008 (ils s’étaient séparés dans les années 90) et sont toujours en activité. Je les ai vus à Beauvais il y a 2 ans et l’aigreur dans le chant de Coyne lui tenait lieu de colère rentrée. S’ils passent non loin de chez vous, vous savez ce qu’il vous reste à faire!

 

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Musicophage invétéré vivant au rythme de riffs grisants et autres lignes de basses cataclysmiques. Spécialité: musique rock.

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