Dans mon panthéon musical, R.E.M. et the Cure sont les 2 groupes que je place au firmament selon mes critères personnels. Il y a cependant un domaine où la troupe de Robert Smth l’emporte sur le quatuor d’Athens : les faces B de singles. En effet, là où bon nombre d’artistes avaient tendance à négliger les versants des faces A de leurs 45 tours (et au risque de faire bondir certains internautes derrière leur écran, R.E.M. n’y a en général pas échappé), the Cure au fil de leur carrière était non seulement renommé pour les copieux titres rares qui jalonnaient de façon parallèle leur discographie, mais aussi pour la qualité quasi-constante de ces faces B. Ils se trouvaient en cachette de leurs plus grands succès comme Just Like Heaven ou Lullaby.

Robert Smith, en personne a déclaré que beaucoup de leurs meilleurs titres étaient relégués au rang de ces faces B et comme il le dit en exergue des notes de ce coffret : « quand j’achetais un single d’un artiste que j’aimais, j’écoutais toujours la face B en premier pour savoir si elle était aussi bonne que la face A« . Évidemment, avec une telle rétrospective, il est impossible de satisfaire tous les puristes (pardon, les « curistes »!) qui argumenteront sur l’absence de raretés devenues cultes comme l’instrumental Carnage Visors, à l’origine, disponible sur la cassette de l’album Faith (1981) ou le EP d’instrumentaux Lost Wishes (1993). Cependant, dans l’ensemble, ce copieux coffret récapitulatif (70 titres) regorge suffisamment de pépites pour que les inconditionnels et même les auditeurs occasionnels puissent y trouver leur compte. La plupart de ces titres rares ou obscurs font même office d’excellents compléments aux idées et sonorités développées dans les albums officiels pour lesquels ils n’ont pas été retenus et quelquefois ils présentaient une ambiance très différente (et même agréablement bénéfique) du rythme de la face A.

Le premier disque démarre avec 10:15 Saturday Night et Plastic Passion que les fans avaient découvert dès les débuts de the Cure sur la mini-compilation Boys Don’t Cry (1979) et dont le travail de remastérisation a ici entraîné une salutaire « cure » de jouvence. Également irrésistible : Do The Hansa, hommage ironique à la maison de disques qui les avait en premier lieu engagés puis virés lorsque Smith et son trio de l’époque avaient refusé de se plier à leurs directives. L’instrumental Another Journey By Train est enclavé dans le son si particulier de l’album 17 Seconds (1980) et son rythme galopant détonne non seulement par rapport à la quasi-immobilité du disque mais aussi par la plus grande envergure conférée à Matthieu Hartley aux claviers. Ce dernier se plaignait de n’avoir eu qu’un rôle minime lors de l’enregistrement de l’album et ici, comme si le groupe avait décidé de lui accorder plus de place, les synthétiseurs ajoutent au charme du morceau. Ce qui n’empêchera pas Hartley de s’en aller quelques temps après.

Descent constitue un intéressant instrumental à 2 basses tandis que Splintered In Her Head annonce les climats oppressants et suicidaires de Pornography (1982). Changement vers un cap musical plus gai et pop avec le single Let’s Go To Bed dont la face B Just One Kiss enchante de par son atmosphère rêveuse. The Upstairs Room est un quasi-tube qui aurait presque pu figurer en face A au lieu de the Walk et Lament fait aisément oublier la première version parue dans un magazine dont le côté rudimentaire n’a pas résisté à l’épreuve du temps. Speak my Language et Mr Pink Eyes véhiculent la direction jazz-pop entreprise avec the Love Cats. En revanche la voix fatiguée de Smith sur Happy the Man et la sensation de pesanteur font défaut à la chanson. Heureusement, la légèreté de Throw Your Foot fait oublier cette petite erreur de parcours. Il faut dire qu’à l’époque, Robert Smith se pliait en 3 entre ses travaux pour the Cure, Siouxsie & the Banshees et the Glove, amalgame des 2 premiers groupes cités. Du lot de faces B issues de the Head on the Door (1985), époque où the Cure passe du statut de groupe culte à celui de groupe mainstream populaire, the Exploding Boy et Stop Dead se situent au-dessus du panier. Je préfère ne pas m’étendre sur A Few Hours After This dont l’intention manque son but et s’achève en eau de boudin, ni sur a Man Inside my Mouth qui pêche par excès d’excentricité.

Le deuxième disque démarre avec les recalés de Kiss Me Kiss Me Kiss Me (1987) qui occupent la moitié du disque. Quand on sait qu’à l’époque la cuvée Cure de 1987 est parue comme double album, on ne peut être qu’impressionné par la productivité du groupe à cette époque qui n’est cependant pas toujours garantie de qualité. A Japanese Dream pousse plus loin que son confrère Why Can’t I Be You l’ambiance trip psychédélique. En revanche Breathe et A Chain of Flowers (toutes deux issues de Catch) forment une paire mal assortie. Si la deuxième s’impose sans efforts comme une ballade mémorable, on ne peut en dire autant de la première qui, de par ses claviers trop voyants sombre dans la guimauve. Idem pour Sugar Girl qui tombe dans le défaut contraire : la légèreté lourde à laquelle on peut préférer l’autre inédite de Just Like Heaven, Snow in Summer. Mais le groupe se rattrape avec To The Sky, magnifique sans l’ombre d’une hésitation.

Puis, on arrive aux faces B de Disintegration (1989) qui suintent le contraste. Les tranchants de Babble avec les effets sonores joués par… le chien du batteur Boris Williams, les pattes posées sur les synthés et d’Out Of Mind côtoient la joliesse amère de 2 Late. Mais Robert Smith a gardé le meilleur pour la fin : Fear of Ghosts qu’il avait toujours voulu remastériser proprement. On s’étonne d’ailleurs qu’elle n’ait pas passée la rampe de la sélection finale tant sa solennité angoissante est on ne peut plus évidente. Pour le reste, on peut passer sur les versions tantôt correctes, tantôt anecdotiques de la reprise des Doors Hello I Love You et du remix dispensable de Just Like Heaven, sauf Harold and Joe qui a gardé de l’album de remixes Mixed Up (1990), le rythme mécanique qui, ici fonctionne à plein régime léger, savoureuse alternative à la lourdeur de la face A Never Enough.

Aujourd’hui on s’accorde à considérer Wish (1992) comme un disque relativement mineur dans le corpus discographique de the Cure mais si les faces B avaient été incluses dans l’album à la place de certains morceaux peu défendables comme Wendy Time ou Doing the Unstuck, la carrière du groupe en aurait peut être été changée. En tout cas, c’est un vrai plaisir de se laisser emporter par la mélancolie de This Twilight Garden, autre exemple d’une face B supérieure à la face A (le single High était assez quelconque) et son compagnon Play, qui en dépit de son titre, retrace la fin d’une relation amoureuse. La naïveté touchante de Halo fait oublier cette chanson sombre et the Big Hand (celle que l’on voit sur la pochette de l’album Wish) vient rejoindre une liste qui commence à s’agrandir de titres injustement non retenus des albums officiels. Autre bon point : A Foolish Arrangement dont la rapidité reflète l’urgence avec laquelle elle a été enregistrée (voir les « liner notes » du coffret pour plus de précisions). Le remix inutile de Doing the Unstuck joue le rôle peu enviable d’incruste et l’on se serait uniquement volontiers contenté de la version de Purple Haze de Jimi Hendrix enregistrée pour l’album hommage paru en 1993, incursion obligée de la part de Robert Smith qui l’a toujours considéré comme son héros musical (avec David Bowie dont une version de Young Americans, est présente quelques plages plus loin ).

Celle enregistrée pour Virgin est sans intérêt majeur. D’autre part, c’est l’époque où the Cure est courtisé par le cinéma pour participer à des bandes originales de film. Comme l’a dit Robert Smith : « à croire que çà fait chic d’avoir Cure dans sa bande-son ! » Même si elle relève de la commande, Burn constitue l’un des joyaux les plus brillants de la non-moins saisissante bande originale de the Crow (1994). A lui-seul, ce titre reflète la dualité torturée violence/romance qui fait souffrir le héros du film. En revanche, Judge Dredd, autre contribution cinématographique à un produit sans saveur avec Sylvester Stalone est à oublier tant les paroles sombrent dans l’ineptie. Enfin, le troisième disque s’achève sur le premier lot d’inédits issus de l’album le plus mal-aimé dans la discographie prolifique de the Cure, Wild Mood Swings (1996). It Used To Be Me constitue un contrepoint vertigineux aux trompettes et maracas picaresques de the 13th et Adonais est, parait-il la chanson préférée de Smith de toutes les session du disque. On peut dire qu’il a bon goût !

Le quatrième CD reprend les choses là où le troisième chapitre les a laissées. Les faces B restantes de Wild Mood Swings attestent des intentions de Robert Smith quand il s’est attaqué à l’enregistrement de cet album : réaliser un disque très calme à la Cowboy Junkies. En ce sens, Home et Waiting confirment ses intentions. D’autre part, le remix de This Is A Lie est assez brillant mais celui de Wrong Number (inédit paru sur la compilation Galore à l’automne 1997) s’étiole et finit par tourner en rond. More Than This, enregistré pour les besoins de la bande originale de la série télé X-Files en 1998, reste confiné dans les limites de l’acceptable et du plaisant. Possession et Coming Up ne confirmeront pas le virage électronique que le groupe semblait aborder à cette époque tant le disque suivant du groupe, Bloodflowers (2000) affiche un immuable côté rétro mélancolique. La relecture de Maybe Someday qui renvoie au son du deuxième album du groupe, 17 Seconds, ne manque pas de charme. Signal to Noise apporte une preuve supplémentaire que les faces B peuvent dépasser les faces A en qualité. Ici, Cut Here, anagramme sur le nom du groupe, est peut être à ce moment-là un souhait inconscient de la part de Smith de mettre fin à la carrière du groupe une fois de plus mais la suite lui a encore donné tort. Je passerai rapidement sur les 2 derniers titres du disque qui, une fois de plus tombent dans les versions inutiles de titres déjà parus (les remix de Just Say Yes et A Forest) et qui n’intéresseront que les fans hardcore.

En conclusion, que retenir ? Dans l’ensemble, beaucoup de curistes ont raison : Robert Smith a eu un peu le tort d’inclure des remix ou des versions alternatives de titres déjà parus au détriment de morceaux cités au début de cette chronique (mais écartés pour des raisons parfois évidentes comme Carnage Visors qui s’étale sur environ 27 minutes !). Même si peu de titres sont devenus célèbres à l’instar de faces B mythiques comme Maggie May de Rod Stewart ou Acquiesce d’Oasis ; sur les 70 morceaux, la proportion de bons titres l’emporte largement. Mais si l’envie ne vous dit pas d’investir dans les « éditions deluxe » (d’où un grand nombre de titres de cette rétrospective sont absents), ce coffret sert de complément indispensable à la carrière de the Cure, au même titre que les Bootleg Series de Bob Dylan ou les Tracks de Bruce Springsteen. Enfin, lors de sa parution, Rock & Folk s’est montré d’une dureté inexplicable envers ce best of en ne lui attribuant qu’une étoile sur 5. Nous n’avons pas dû écouter la même musique !

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Musicophage invétéré vivant au rythme de riffs grisants et autres lignes de basses cataclysmiques. Spécialité: musique rock.

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