Les albums hommages sont des exercices assez délicats pour les artistes qui s’y risquent car pour atteindre leur but, ils sont confrontés au dilemme suivant : faut-il reprendre les chansons de l’intéressé au pied de la lettre ou doivent-ils s’en remettre à leur style spécifique pour prouver qu’ils ont compris à leur manière l’héritage musical laissé par le principal concerné ? En somme, ce type de disque s’apparente à une équation à deux (voire plus) inconnues dont le résultat n’est pas toujours celui attendu et The Bridge : A Tribute to Neil Young sorti en ce chaud été 1989 est bien là pour le prouver.

A partir de la décennie suivante, les albums hommages sont devenus monnaie courante mais à l’époque de la publication du disque, ils n’étaient pas encore tout à fait atteints de la fièvre compulsive qui animaient les musiciens à réenregistrer des chansons de géants qu’ils vénéraient. Ici, cet exercice a été entrepris pour la bonne cause puisque les ventes ont été reversées à l’école pour enfants handicapés que Neil Young et sa femme d’alors, Pegi, ont fondée suite aux naissances éprouvantes de deux de leurs enfants. Le premier, Zeke est autiste tandis que le deuxième Ben est handicapé moteur. D’autre part, la liste des invités est prestigieuse mais à l’époque la plupart d’entre eux étaient de parfaits inconnus, le rock alternatif n’ayant pas encore tout à fait cassé la baraque. Forcément aujourd’hui, une telle brochette de « guests » renommés ne peut que titiller la curiosité de l’auditeur. D’autant plus qu’ils ont tous été influencés à des degrés divers par la musique du Loner, ce qui suffit à prouver l’importance de Neil Young dans le rock nord-américain, juste derrière, disons Bob Dylan.

Donc, en un sens, ils avaient une dette envers lui et s’en sont acquittés à leur façon. Peut-on dire qu’ils s’en soient tirés ? Certains oui, d’autres non et l’on tombe dans cette inégalité difficile à contourner et qui constitue à peu près le passage obligé de ce genre d’album. En outre, il est difficile d’écouter ces versions sans penser aux originales et les comparaisons s’avèrent quelquefois inutiles, voire erronées. Je passerai en revue chaque titre en y laissant mes impressions purement subjectives.

Bartsool Blues par Soul Asylum : cela démarre fort avec des renforts de guitares et de bruit encore plus que sur l’original. Forcément j’adhère !

Don’t Let It Bring You Down par Victoria Williams : la voix fluette de la chanteuse (qui, elle aussi fera l’objet d’un album hommage pour des causes similaires, je vous invite à lire ma chronique de Sweet Relief : a Benefit for Victoria Williams (1993) sur ce blog) posées sur une mélodie folk aboutissent à une version délicate mais en deçà de l’originale.

After the Goldrush des Flaming Lips : à lui seul, ce titre synthétise le fourmillement d’idées saugrenues qui a animé la bande à Wayne Coyne pendant des années et qui se sont révélées d’inégale valeur. Leur relecture d’After the Goldrush reflète cet empilement hétéroclite. Résultat, je ne suis ni pour ni contre. Bien au contraire pour reprendre le titre d’un film de Cédric Klapisch.

Captain Kennedy par Nikki Sudden : l’originale se trouvait sur l’un des albums les plus sous-estimés de Neil Young, Hawks and Doves (1980), et touchait par son côté resserré. Ici, Nikki Sudden a choisi l’optique contraire. Il l’a étirée et cela fonctionne de façon tout à fait honorable.

Cinnamon Girl par Loop. Là, Loop n’a pas « loupé » le coche avec sa version de Cinammon Girl. La rugosité d’antan a disparu au profil d’une linéarité plus « clean » mais bien efficace.

Helpless par Nick Cave : sans aucun doute la version la plus sublime du disque qui ne peut que laisser pantois même si la transposition de cet hymne évoquant les imposants espaces canadiens vers les terres lugubres de l’Allemagne de l’est semble un peu « déplacée ».

Winterlong des Pixies. Selon le leader Black Francis, « c’est la meilleure chose qu’on ait enregistrée et elle n’est pas de nous. Un peu triste quand on y pense, non ? » Même si son ego fera capoter la carrière de son groupe dès l’année suivante en 1990, on est heureux de constater qu’il l’ait mesuré sur ce coup-là.

Computer Age par Sonic Youth. On imaginait mal la Jeunesse Sonique couvrir un titre tiré de l’album le plus incongru jamais enregistré par Neil Young, Trans (1982), tant ce disque à dominance électronique se situe à des années lumière du fracas métallique du quatuor newyorkais. Et pourtant, ce titre sonne comme du Sonic Youth authentique à 100% avec tous les ingrédients requis pour lui donner l’accolade.

Only Love Can Break Your Heart de Psychic TV. Une reprise correcte mais dont on comprend mal pourquoi Psychic TV l’a rallongée sur plus de six minutes, d’autant que non seulement les idées musicales semblent ternes mais de plus, le Loner avait traité la thématique du titre en deux fois moins de temps et infiniment plus d’émotion. A noter qu’After the Goldrush (1970) d’où est extraite l’originale est l’album où sa voix unique fait le plus de merveilles.

Lotta Love de Dinosaur Jr. Leur réappropriation de Just Like Heaven par the Cure amusait de par son côté irrévérencieux. Ici, le trio bruyant pousse encore plus loin leur côté iconoclaste assumé au point de perdre l’accessibilité en cours de route. Résultat, Lotta Love ne fonctionne tout simplement pas. Comme quoi, la nonchalance je-m’en-foutiste de J. Mascis ne fait pas toujours des étincelles.

The Needle and the Damage Done/Tonight’s the Night par Henry Kaiser. Un medley cohérent avec ces 2 titres qui ne demandaient qu’à être reliés entre eux de par leur fluidité thématique. Henry Kaiser fait monter le disque d’un cran dans la qualité.

Mr Soul de Bongwater. La chanson originale séduisait derechef de par son côté Byrds en mode dur. Là, on comprend mal pourquoi Bongwater a choisi l’option « shoegaze » qui noie dans la confusion la mélodie et les paroles. A oublier.

My My Hey Hey (Out of the Blue) de B.A.L.L. : l’originale avait été mise sur disque il y a exactement dix ans à une époque où Neil Young était non seulement à son sommet créatif mais en plus il était également épargné par les punks qui crachaient sur tout ce qui bougeait. Une décennie plus tard, B.A.L.L. renforce ce parti-pris punk un peu jusqu’au boutisme. Si l’on est fan de ce genre de musique, il y a de fortes chances pour que l’on soit satisfait de leur prestation.

Words (Between the Lines of Age) par Henry Kaiser. Henry Kaiser qui avait remporté un point avec le medley précédemment commenté mais il manque de le perdre en cédant une bonne partie du chant à Victoria Williams. C’est dommage, car sa « cover » fait preuve de davantage de punch et d’entrain, caractéristiques qui manquaient assez cruellement à l’originale de Neil Young sur Harvest (1972).

A l’arrivée, l’écoute de the Bridge : a Tribute to Neil Young ressemble à ce que l’on a ressenti après un tour dans les montagnes russes à la fête foraine : une succession de sensations fortes entrecoupées de moments calmement savoureux alternant avec des temps morts. Même s’il est sans doute préférable de déceler les traces de la musique de Neil Young dans les discographies respectives des artistes présents, l’album mérite largement le détour, plus par curiosité que pour ses qualités, encore que comme nous venons de le voir, les deux ne sont pas forcément incompatibles.

Qu’a pensé Neil Young de cet exercice périlleux ? Interrogé par le Boston Globe en 1990, il déclare :

« Ce sont des chansons géniales et j’aime les écouter en me promenant en voiture. Je trouve cela agréable d’entendre ces versions à la manière de ceux qui ont participé au disque mais j’espère que cela ne veut pas dire que j’aurais à prendre ma retraite d’ici peu ! » – Neil Young

On le voit, le Loner est satisfait et c’est en fin de compte le principal car n’est-ce pas avant tout à lui que sont adressées ces preuves d’amour et de respect ? En outre, cet album est tombé à point nommé pour lui remettre le pied à l’étrier après des années 80 particulièrement chaotiques. Neil Young a attaqué les années 90 sur un mode électrique ébouriffant qu’on ne lui avait pas connu depuis Rust Never Sleeps en 1979 marqué par le tiercé gagnant Freedom (1989), Ragged Glory (1990) et Weld (1991) ce qui lui vaudra son titre non volé de « Parrain du Grunge ». Preuve éclatante de son adaptation authentique et respectueuse aux courants musicaux de l’époque. Donc quelque part, il a renvoyé l’ascenseur aux participants de ce disque hommage. Laissons-lui les mots de la fin qui ont contribué à mieux cerner le déroulement et les choix de sa carrière :

« Une semaine, je suis un connard et la semaine d’après un génie. J’ai passé ma vie à détruire les attentes de mes fans. Quand j’enregistre un disque avec un style particulier, je m’empresse de le détruire aussitôt après pour ne pas que l’on se dise : « voilà, çà c’est Neil Young. » Après on est libre de faire ce que l’on veut. Je suis comme ça. Quand j’étais gamin, je pouvais porter les mêmes vêtements pendant six mois puis en changer tous les jours ! » – Neil Young

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Musicophage invétéré vivant au rythme de riffs grisants et autres lignes de basses cataclysmiques. Spécialité: musique rock.

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