« Talk Talk ne serait-il pas un peu toc ! Toc !? » C’est ce qui a dû passer par la tête de pas mal de monde lorsque Spirit of Eden est sorti à l’automne 1988. En tout cas, avec leur quatrième album, Mark Hollis et les siens ont opéré un véritable virage à 180°C au point qu’il représente une discontinuité quasi-totale avec leurs oeuvres précédentes. Difficile de croire qu’on a toujours affaire au même groupe. Où était passé la bande tendance new wave romantique qui s’était inscrite dans l’air du temps en 1984 en signant coup sur coup deux énormes tubes : It’s my Life (repris plus de dix ans plus tard par No Doubt) et Such a Shame ? Mark Hollis avait sorti l’artillerie lourde avec les synthétiseurs et avait frappé en plein dans le mille, grâce aux consignes de leur maison de disques EMI Records pour combler leurs attentes et celles du public. Mais voilà, ce succès lui laissa un goût amer et la certitude croissante qu’il faisait fausse route et que les feux de la rampe n’étaient pas faits pour lui. Donc, à bas la superficialité facile avec les instruments du moment voyants et place à la complexité profonde composée avec des instruments inattendus. Peu importe que Mark Hollis ait suscité l’incompréhension dans son entourage, « qui m’aime me suive » semble avoir été sa devise pour entamer le processus musical ici présent qui lui tenait décidément bien plus à cœur.

Spirit of Eden est composé de 6 longs morceaux que le groupe a mûrement répétés puis élaborés suite à de nombreuses jams fructueuses en laissant la part belle à la chance et au hasard. La priorité est donnée aux textures et ces improvisations séquencées puis remaniées qui appliquent l’une des règles d’or du jazz : trouver le juste équilibre entre les notes et les silences qui les relient. Des éclairs de guitare cohabitent avec des notes isolées de piano et de tranquilles percussions pour donner une nouvelle identité au minimalisme. Spirit of Eden emprunte même des éléments au rock progressif car les morceaux prennent leur temps pour se trouver et dérouler leur trame sans se presser et ne se soucient guère d’évolution. Cette formule musicale permet à Hollis d’aborder sous un angle nouveau les thèmes rebattus de l’amour et du rachat à connotation religieuse et dans l’ensemble, elle rend davantage justice à la voix plaintive du leader qui semblait déplacée dans les tubes du groupe. En outre, cette approche foncièrement novatrice du minimalisme reflète mieux son caractère ferme et introverti. Comme il l’a dit dans une rare interview à l’époque de la sortie du disque (car il se laisse difficilement approcher) :

« Je ne sais pas écrire positivement et c’est pour cela que mes chansons sonnent un peu tristes » – Mark Hollis

On pourrait même dire que la musique reflète les conditions particulières de son enregistrement. Le groupe n’était éclairé qu’à la lueur des bougies dans les studios et les horloges ont été décrochées des murs, faisant ainsi perdre toute trace du temps ! Cette introspection est également le fruit des études de psychologie qu’Hollis a effectuées à l’université.

A l’arrivée il faut saluer la détermination d’un homme qui, comme Andy Partridge d’XTC ou Scott Walker, a eu le courage d’abandonner les tentations faciles du rock et ses nombreuses contraintes inhérentes pour imposer sa propre vision artistique, quitte à se mettre à dos tout le monde. Inévitablement, les conflits ont éclaté, à commencer avec EMI qui n’a pas caché son hostilité quant aux chances commerciales du disque (il se classera tout de même correctement à la dix-neuvième place des classements britanniques) et talonnera le groupe de rendre ce mélange un tantinet commercial, suppliant la bande de sortir au moins un morceau en single. Ce sera I Believe In You mais dans une version tronquée ce qui motivera partiellement le groupe à vouloir rompre leur contrat avec la firme. Le refus de partir en tournée contribuera également à mettre de l’huile sur le feu. Il faut aussi noter l’ambivalence qui a saisi les critiques lors de la parution du disque. Si la revue Britannique Q Magazine lui a décerné la note de 4 étoiles sur 5, le magazine américain Rolling Stone a fait preuve d’un véritable mépris en ne lui concédant qu’une maigre étoile sur 5, qualifiant l’album de « prétentieux ». C’est d’ailleurs là, un qualificatif que l’on retrouve souvent quand on a affaire à une œuvre d’art qui sort des sentiers battus.

Quoi qu’il en soit pour Hollis et sa troupe, l’essai sera transformé puisque trois plus tard, paraîtra le « petit frère » de Spirit of Eden, Laughing Stock à l’automne 1991. L’ultime opus de Talk Talk le verra renouer une dernière fois avec le minimalisme plein de plénitude (la pochette est dans le même esprit que celle de la cuvée 1988) tant choyé par ses membres au prix de durs efforts pour un résultat tout aussi louable artistiquement parlant mais peu lucratif d’un point de vue commercial. Solde de son contrat avec EMI qui bien évidemment fera une fois de plus la sourde oreille, le groupe se séparera tranquillement par la suite, non sans avoir donné un fourmillement d’idées à moult musiciens (l’ancien guitariste de Suede, Bernard Butler a toujours considéré Spirit of Eden comme l’un de ses albums de chevet) notamment dans le post rock, ce genre musical à forte tendance instrumentale comme Mogwaï ou Slint et même Radiohead ! Certains passages d’Amnesiac (2001) rappellent irrésistiblement les textures éparses mises au point par Talk Talk. Quant à Mark Hollis, après la parution d’un unique album solo début 1998 où l’on retrouve son approche peu conventionnelle du rock, il disparaîtra peu à peu de la circulation, ne faisant plus que de très rares apparitions sonores. J’ai dans l’idée que la citation de Florian : « pour vivre heureux, vivons cachés » est sa devise favorite !

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Musicophage invétéré vivant au rythme de riffs grisants et autres lignes de basses cataclysmiques. Spécialité: musique rock.

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