Lorsque j’ai fait la connaissance de ce remarquable premier album, j’ai été agréablement surpris de découvrir que derrière ce patronyme qui sonnerait presque mielleux, se cachait l’un des noms du rock les plus importants de ces trente dernières années, et pourtant terriblement sous-estimés : Bob Mould. A ce stade de sa carrière, c’est le deuxième groupe qu’il en vient à animer. Mais comment en est-il arrivé là ? Début 1988, Hüsker Dü se sépare dans une acrimonie irréversible (contrairement aux Pixies ou à Dinosaur Jr, la possibilité d’une hypothétique reformation semble être le cadet de leurs soucis) ce qui plonge l’ex-leader et guitariste dans une profonde dépression qu’il soigne à travers la musique dans une lointaine ferme du Minnesota. Il publie deux albums solo et garde une oreille attentive à ce qui se passe autour de lui. Précisément, le déclic va venir de My Bloody Valentine dont le Loveless (1991) va durablement le marquer. Ayant suffisamment regagné d’assurance pour remonter la pente, il met sur pied un nouveau trio qui met en boîte ce premier album impressionnant, salué à juste titre par la critique. Le New Musical Express en fait son album de l’année et pour la première fois de sa vie, Mould goûte enfin à un certain succès public, surtout en Grande-Bretagne et boosté par MTV.

Popularité qui aurait été impensable il y a encore cinq ans. Mais depuis ce laps de temps, bien de l’eau a coulé sous les ponts. Les modes musicales ont changé et le rock alternatif est rentré en coup de force dans la maison rock par le biais de Nirvana et de Pearl Jam. Les mauvaises langues diraient que Mould a profité de l’engouement autour du grunge de Seattle pour racoler un jeune public et ainsi récupérer son dû. Il faut rendre à Bob ce qui appartient à Bob ! Il faut dire qu’avec R.E.M., Hüsker Dü est le groupe américain des années 80 à avoir fait le plus de petits et pratiquement chaque groupe a été consciemment ou non influencé par le son et la formule de ces deux étalons sonores. Bob Mould n’a eu cure de ces « accusations » fondées ou non et a adopté autant que possible une posture de modestie tenace, affirmant qu’il n’était en rien responsable du succès de Nirvana. Rien n’y fera. Ceux qui se réclament de lui (et ils sont légion) continueront à l’élever sur un piédestal comme Weezer ou les Foo Fighters à un agacement tel que la tête pensante de Sugar ira jusqu’à inclure dans son album éponyme en 1996 ce titre explicite: « I hate alternative rock! »

En tout cas, Copper Blue ne ressemble pas à un calcul commercial et on doute fort que Mould ait cherché à gagner même un semblant de succès auprès du grand public car il possède suffisamment de talent et de personnalité pour ne pas copier sans vergogne les groupes qui se sont appropriés sa formule. En cela, sa situation le rapproche de Neil Young dans la mesure où il se situe en phase avec une époque qu’il a défini dans le passé et qu’il respecte à sa manière au moment présent. Mieux, cette « nouvelle vague » lui a insufflé une vitalité inspiratrice et une énergie roborative qu’on ne lui avait pas connu depuis belle lurette. Son premier album solo était une affaire de recueillement tandis que Black Sheets of Rain (1990), plus rythmé suintait cependant le pessimisme tenace. Beaucoup mieux produit que tout ce qu’il a enregistré jusqu’alors, Copper Blue apparaît comme un pot-pourri plein de fraîcheur de tout ce qui a musicalement marqué Bob Mould depuis sa plus tendre enfance. Un vrai condensé fulgurant de trente années de rock bruyant et mélodique où en environ trois quarts d’heure, il fait la part belle à un festival de guitares omniprésentes et agressives sans jamais tomber dans la violence facile et passées à la moulinette de textures et d’expérimentations variées.

A Good Idea est un titre qu’on jurerait échappé d’un album des Pixies et l’on retombe justement dans la capacité de Mould à s’inspirer de ses confrères pour en tirer une œuvre tout à fait personnelle. Changes porte bien son nom et étonne de par sa combinaison de beauté, de mélancolie et de justesse lyrique. D’autant plus que le « changement » de rythme qui intervient à mi-parcours ne porte pas atteinte à la structure mélodique et on n’oubliera pas les dernières secondes de sonorités inversées, directement puisées de chez My Bloody Valentine. On s’attardera également sur Hoover Dam, flashback psychédélique où les claviers et les guitares se battent en duel pendant plus de cinq minutes. Sans oublier The Slim, probablement le titre le plus poignant de tout le disque car il relate avec pudeur et lucidité les derniers instants d’un malade du SIDA. Sur la plage suivante, et comme Hoover Dam, If I Can’t Change Your Mind puise sa force dans le rétroviseur 60s et l’on est soulagé de constater que Bob Mould n’a pas abandonné ses sensibilités pop en cours de route. Fortune Teller donne un nouveau nom à la power pop en faisant au passage un clin d’œil aux Who. Man on the Moon (rien à voir avec le classique de R.E.M. sorti la même année) achève un coup de maître sur une note solaire. Copper Blue c’est cela : le travail admirable d’un musicien doué, capable de conjuguer mélodie innée et maîtrise du bruit. Cela sans se laisser déborder par son goût pour l’expérimentation ce qui met à bas les accusations erronées de « profiteur » ou de « copieur ». Bob Mould a beau ne pas être le meilleur chanteur du monde, il sait transformer ses limites en des forces paradoxales. Que son chant apporte tantôt une petite touche incongrue, tantôt un supplément d’émotion, sa voix se fonde harmonieusement parmi le flot ininterrompu de guitares puissantes.

Sugar a vaillamment défendu ce disque en tournée et son leader en a gardé des séquelles (acouphènes) tant le volume lors de ses concerts était assourdissant. Je vous invite à lire la chronique de leur passage au Bataclan en juin 1993 sur le blog « une vie de concerts » et dans la presse. En plus de devoir réfuter les comparaisons peu judicieuses avec qui vous savez, Mould se montrait très fier de son bébé.

« Je ne vois pas pourquoi on ne l’aimerait pas, c’est juste une collection de belles mélodies et de chansons » – Bob Mould

Pas moi qui le dis mais je n’en pense pas moins !

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Musicophage invétéré vivant au rythme de riffs grisants et autres lignes de basses cataclysmiques. Spécialité: musique rock.

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