Lorsque le dernier album de Roy Orbison paraît début 1989, « the Big O » comme on le surnommait affectueusement est mort depuis déjà 2 mois, terrassé par une crise cardiaque le 6 décembre 1988 ; nombreux sont ceux qui pleurent sa disparition. Il faut dire que même si l’âge d’or de ce rondouillard binoclard, grosso modo la première moitié des années 60, était révolu depuis belle lurette, c’était une époque bénie pour lui où il portait au diapason par la seule force de sa voix des chansons tristes et innocentes. Elles n’auraient certainement pas dégagé la même puissance si elles avaient atterri sur les partitions d’autres chanteurs. Only the Lonely, Blue Bayou, It’s Over, Running Scared et bien sûr Oh! Pretty Woman (pourtant pas son titre le plus représentatif). La liste est longue de ces tubes qui ont fait fondre le cœur de bien des mélomanes et musiciens. Pourtant dès le milieu des années 60, Roy Orbison a dû s’engouffrer dans une traversée du désert subie lorsque le grand public a commencé à se détourner de lui. Plus tragique : des drames personnels l’ont profondément affecté. Sa première femme Claudette a qui une chanson fut dédiée mourut dans un accident de moto et en 1966, deux de ses enfants ont péri dans l’incendie de sa maison. Dans les années 70, il a dû apprendre à vivre avec l’indifférence du public et ses problèmes personnels n’ont pas été résorbés pour autant puisqu’en 1978, il a dû subir une opération à cœur ouvert, conséquence de ses excès tabagiques.

Pourtant, les années 80 ont annoncé un lent mais sûr redressement. Des artistes comme Chris Isaak lui doivent tout. David Lynch utilise l’une de ses chansons dans son film Blue Velvet (1986) et l’année suivante, Roy Orbison est inclus, à juste titre dans le Rock N’Roll Hall of Fame dont le discours d’intronisation de Bruce Springsteen est resté dans les mémoires avec cette fameuse phrase récapitulative :

« Personne ne chante comme Roy Orbison. » Bruce Springsteen

L’année suivante, l’intéressé participe un peu malgré lui à l’aventure des Traveling Wilburys dont le premier album paru à l’automne 1988 apporte un vent de fraîcheur et de spontanéité à une époque qui en manquait cruellement. Fort de cette réussite et de ces réhabilitations salutaires, Roy Orbison s’attaque à l’enregistrement de Mystery Girl. Mais le destin, comme nous l’avons vu, se jouera définitivement de lui.

Il se disait particulièrement fier de la nouvelle collection de chansons qu’il avait à sa disposition et comme on le comprend ! Même si sa disparition s’est avérée prématurée car on gage qu’il avait encore beaucoup de choses à dire et à partager avec le public, il a boosté les ventes de Mystery Girl au point de le faire classer dans le top five américain en même temps que l’album des Traveling Wilburys ce qui constitue un exploit rarissime. Cela a également confirmé que la mort faisait vendre. De plus, même s’il n’a pas pu savourer ces triomphes, sa carrière s’est achevée de façon quasi-exemplaire. Mystery Girl peut se résumer ainsi : plusieurs talents au service de l’un des leurs où le respect s’efface devant l’ego. Des membres du gratin du rock lui ont offert des chansons qui en l’espace de quelques prises vocales sont devenues des perles de plus à un répertoire qui en regorge.

She’s a Mystery to Me a été écrite par U2 et de l’avis de certains, c’est la meilleure chanson jamais écrite par le groupe ! De son côté, Elvis Costello a mis tout son talent si singulier pour lui présenter the Comedians. Et en retour, Roy Orbison a fait des heureux. Sa gentillesse avait beau être rentré dans la légende, elle n’en était pas moins bien réelle. Un exemple éloquent concerne le producteur Jeff Lynne. Dans les années 80, son ancien groupe le Electric Light Orchestra était tombé en désuétude mais heureusement, il a trouvé un nouveau terrain de jeu où il a pu expérimenter son savoir-faire : la production. C’est à lui que l’on doit la supervision des travaux sonores des Traveling Wilburys mais aussi de Cloud Nine (1987) de George Harrsion, jusqu’à devenir le producteur le plus côté de l’époque. Il était donc tout naturel que Roy Orbison le convie à venir enregistrer son grande œuvre, d’autant plus qu’il aimait son travail d’orfèvre. Cerise sur le gâteau, il signe là peut être bien sa meilleure production car elle est débarrassée de ses lourds effets qui, il faut bien le reconnaître, ont quelque peu endommagé certaines chansons sur d’autres disques comme I Won’t Back Down sur Full Moon Fever (1989) de Tom Petty, ce qui ne remet nullement en cause le brillant de cet album.

Avec des services étrangers (mais plus qu’amicaux) d’écriture musicale et de production, il ne restait plus qu’à Roy Orbison de parer ces titres de sa voix d’or. Même s’il a avoué avoir toujours eu des réserves quant à la réelle qualité de son chant, une fois de plus, les 10 titres de Mystery Girl connaissent le même sort que les nombreuses chansons enregistrées dans le passé et aboutissent au même résultat. Ils se trouvent littéralement transcendés par une voix qui pouvait couvrir plusieurs octaves et dont les drames passés dont l’abus de tabac, n’ont pas réussi à avoir raison. You Got It qui a un petit air de famille avec Oh! Pretty Woman et Handle With Care des Traveling Wilburys semble d’une naïveté facile qu’elle ne peut qu’emplir d’un optimisme ravageur. A moins que ce soit la douceur de California Blue ou la délicatesse de Windsurfer, chaque fois que Roy Orbison s’approche du micro, c’est une véritable coulée de miel qui se déverse dans les oreilles sans la moindre goutte de mièvrerie ou d’insupportable.

Après des séries de hauts et de bas, il fallait un événement positif de plus avant que Roy Orbison ne disparaisse sans crier gare sur une pirouette et c’est chose faite avec Mystery Girl. De la génération des pionniers du rock (Elvis Presley en personne le considérait meilleur chanteur que lui) il fait partie de ceux à avoir retrouvé les faveurs du public après être tombé dans l’oubli pendant des années. La chance ne l’a finalement jamais quitté. Les coups durs du destin surmontés, l’amitié et le respect réels que lui ont porté de nombreuses célébrités ont permis de faire triompher son testament artistique. Une « legacy » qui à l’heure où j’écris ces lignes n’est pas prête de s’éteindre…

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Musicophage invétéré vivant au rythme de riffs grisants et autres lignes de basses cataclysmiques. Spécialité: musique rock.

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