Lorsque l’on rend une petite visite au site Internet acclaimedmusic et que l’on découvre les meilleurs albums des années 90, on s’aperçoit que le troisième album de Radiohead figure à la seconde place juste derrière le Nevermind (1991) de Nirvana. Si le plus fameux power trio de Seattle n’avait jamais publié Nevermind, Radiohead se serait-il retrouvé à la première place du classement ? Difficile à dire car la bande à Thom Yorke a été très marquée par le son du grunge. De toute façon, peu importe car ce sont deux maîtres étalons musicaux qui valent leur pesant d’or et ont achevé de faire du rock un art majeur. En 1997, alors que le mouvement de la Britpop (genre auquel Radiohead a été rattaché un peu contre sa volonté) s’essouffle, le quintette d’Oxford avec sa troisième livraison va non seulement commettre un gigantesque pas en avant créatif mais aussi placer la  barre de l’excellence encore plus haut. Résultat : tout le monde se prosternera à leurs pieds, y compris ceux qui ne voyaient en eux qu’un « one-hit wonder » de plus en raison de l’imparable Creep.

Ceux qui, comme nous doutaient de l’avenir de Radiohead n’ont plus qu’à ronger humblement leurs remords. (Les Inrocks)

Même Parlophone Records, la maison de disques du groupe qui n’avait pas hésité à exprimer son scepticisme vis-à-vis du potentiel commercial de l’album sera sidéré par ses colossaux chiffres de vente.

Déjà le deuxième (et tout aussi indispensable) effort du groupe, the Bends (1995) affichait une direction beaucoup plus ambitieuse par rapport à leur premier coup d’essai, Pablo Honey (1993). Le groupe a pris la bonne habitude d’écrire, de composer et de tester ses chansons en live en 1996. Suite à des premières parties pour R.E.M. et Alanis Morissette (qui n’ont jamais caché leur admiration pour Radiohead), le groupe les a suffisamment rodées pour les mettre sur bande dans le manoir de Jane Austin (l’actrice de Docteur Quinn, Femme Médecin) perdu dans la campagne britannique sous la houlette du producteur (et sans aucun doute sixième Radiohead) Nigel Godrich. Celui-ci garde le souvenir de séances particulièrement productives.

Il se passait rarement une journée sans qu’un membre du groupe vienne me voir le matin au petit déjeuner en me disant : « j’ai eu une idée pendant la nuit » ou « on pourrait enregistrer telle partie de guitare ainsi, çà sonnerait bien ! » (Nigel Godrich)

Pour la petite histoire, Thom Yorke était tellement content d’Airbag qu’il en a informé sa femme sitôt l’enregistrement terminé!

Hormis Nirvana, on a beaucoup glosé sur l’influence de Pink Floyd dans la musique de Radiohead et il y a du vrai, ne serait-ce que pour avoir opéré sous un angle nouveau l’expérimentation et l’accessibilité. Mais il serait plus juste d’affirmer qu’ils se sont abreuvés de sources musicales disparates dans l’immense bric-à-brac du rock avec pêle-mêle les Pixies pour l’alternance calme/violence, Sonic Youth pour les guitares déstructurées et anticonformistes. R.E.M. et Elvis Costello pour les paroles cryptiques d’une résonance peu commune et dont le détachement est accentué par la voix morose mais étonnamment souple de Thom Yorke. Même Johnny Cash est de la partie comme sur Exit Music For A Film qui voit le groupe atteindre une sensibilité et une intensité, dignes des plus grands.

Tout le long de ses 12 titres, OK Computer explore au fond le même sujet : les sombres tréfonds de l’âme humaine d’un Monsieur Tout Le Monde déclinés sous des formes morbides. Fitter Happier, énonce d’une voix froide, électronique, les conseils pour une vie saine et équilibrée. No Surprises évoque un dégoût à peine prononcé de ce que la vie moderne a à offrir sans aucune autre échappatoire que la dépersonnalisation de l’être humain où tout est sacrifié au consumérisme. Cela est subtilement suggéré par les dernières paroles: « such a pretty house and such a pretty garden« . Airbag et Lucky racontent peu ou prou le même sujet : « notre héros », pour reprendre l’appellation de Michel Houellebecq à propos de l’un des ses protagonistes, qui a survécu à un accident et dont la vie future s’en trouve irrémédiablement transformée. Karma Police et the Tourist sous leur fausse tranquillité respirent une paranoïa galopante et le refrain de la deuxième chanson (« hey man, slow down« ) fait office de conseil assez peu rassurant quant au peu de calme qui pourrait tout aussi bien s’adresser de façon moqueuse à l’auditeur. D’autant plus qu’il se trouve tout à la fin du disque après un programme musical et lyrique très éprouvant. OK Computer contient finalement assez peu de paroles mais les mots dégagent une puissance de suggestion propice à l’imagination qui mettent à mal nos certitudes sur la société occidentale.

The Bends avait traduit de stupéfiants progrès en matière de mélodies et OK Computer confirme ces dons innés de la part du groupe. Tout en maintenant un équilibre astucieux avec le tandem sécurisant couplet/refrain, les nombreuses expérimentations sonores auxquelles s’est livrées le groupe ne sont jamais plaquées gratuitement pour épater la galerie mais subtilement intégrées à des moments clefs des compositions. Elles ont pour effet d’ajouter de l’ampleur dans l’angoisse sourde qui plane sur tout l’album. Très souvent, elles semblent refléter les états d’âme du narrateur. Paranoid Android en constitue l’exemple le plus parlant. Plusieurs structures se succèdent avec des guitares sèches tournées en boucle, puis de furieux éclats de guitare électrique prennent la relève pour laisser la place à des chants grégoriens avant que l’épilepsie des guitares électrique reprennent le dessus. Comme si le narrateur mettait en doute cette vérité réputée immuable: « God loves his children, yeah….« . Je ne serai pas étonné que des étudiants en musicologie le prennent comme sujet de thèse de doctorat. Après tout, un « post graduate student » a bien réussi à rédiger une thèse sur Dear God d’XTC.

Quoi qu’il en soit, d’autres aspects de la proximité expérimentation-mélodie-textes méritent d’être analysés : les bidouillages de Karma Police qui se terminent dans la confusion faisant suite aux dernières paroles où Thom Yorke gémit « I lost myself, I lost myself… » ou encore les guitares « cris de mouettes » de Subterranean Homesick Alien, qui, après un départ quasi onirique, vire peu à peu au cauchemar avec cette dernière ligne faussement rassurante « they’d shut me away but I’d be alright« . Et que dire de « we hope that you choke » à la fin d’Exit Music For a Film où Yorke semble s’adresse de façon narquoise à l’auditeur après tout ce qu’il a déjà entendu en matière de nouveautés sonores ? On n’en est qu’à peine au milieu du disque à ce moment-là !

Enfin, un détail sur No Surprises. Les plus perspicaces d’entre vous ont sans doute remarqué dans la jaquette la ligne « you look so tired nhappy« . Le narrateur est-il réellement heureux au point d’être le héros de l’essai d’Albert Camus, le Mythe de Sisyphe ? Ou bien, la lettre « u » a-t-elle été délibérément oubliée pour éviter d’avoir affaire à un personnage malheureux ? J’espère que vous aurez saisi la subtilité de la chose. Le titre même de l’album ouvre la porte à une ambiguïté incommodante : « D’accord Ordinateur » ou « Bon ordinateur ». Est-ce l’homme qui domine la machine ou la machine qui domine l’homme ? Aujourd’hui quand on se rend compte de l’impact avec lequel les ordinateurs et nos tablettes se sont emparées de nos vies, on ne peut qu’acclamer OK Computer comme un disque très prophétique. La pochette même de l’album pourrait faire l’objet d’études dans les écoles d’art, à commencer par l’inscription « lost child« . Serions tous des enfants égarés. Déjà, dans Bones sur the Bends, Thom Yorke chantait « I used to fly like Peter Pan ! » Mais ici les enfants ont vieilli et sont à la recherche d’un père guide, peut être le Christ que l’on peut apercevoir en filigrane sur la couverture.

Bref ! OK Computer est une œuvre innovante et dérangeante, exactement comme l’avait été Dark Side Of The Moon (1973) de Pink Floyd en son temps.

About the author

Musicophage invétéré vivant au rythme de riffs grisants et autres lignes de basses cataclysmiques. Spécialité: musique rock.

Related Posts

Facebook Comments

Leave a Reply

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

You may also like

Back From Rio (de Roger McGuinn)

Comme l’a écrit Philippe Manoeuvre dans le deuxième