Dans la discographie protéiforme du plus célèbre quatuor d’Athens, Géorgie, Monster apparaît comme le vilain petit canard tout désigné. Le disque honteux que l’on considère au mieux avec circonspection, au pire avec mépris, voire rejet. Même s’il caracolera en tête des hits-parades du monde entier et s’écoulera à plus de 10 millions d’exemplaires, il annoncera le début de la fin du règne mondial pour R.E.M.. Après l’attente initiale fébrile, le soufflé retombera assez vite, précipitant Monster vers une triste et rapide carrière dans les bacs à soldes de nombreux disquaires.

Rarement un disque aura aussi bien porté son nom ! A de nombreux égards, avant, pendant et après son enregistrement, le groupe a traversé des épreuves parfois « monstrueuses » qui ont manqué de le faire éclater et ont, en partie inspiré sa matrice. Les maladies se sont acharnées sur le groupe avec, entre autres un abcès dentaire de Michael Stipe et une crise d’appendicite de Mike Mills. Les décès d’amis et de proches ont également beaucoup affecté le groupe (suicide de Kurt Cobain, mort de l’acteur River Phoenix). A sa sortie, Monster s’est attiré des critiques controversées et pour finir, le groupe a pris la décision de partir en tournée (la première mondiale depuis 1989). Cette dernière a été ponctuée de drames éprouvants : rupture d’anévrisme de Bill Berry lors d’un concert à Lausanne en Suisse en mars 1995 et tumeur intestinale de Mike Mills heureusement opérées à temps. Un tourbillon émotionnel qui servira de base à l’album suivant du groupe : New Adventures In Hi-Fi (1996)

Faut-il apprivoiser et réhabiliter Monster ? Difficile de trancher définitivement tant il détonne avec les précédentes livraisons du groupe. Si Out Of Time (1991) et Automatic for the People (1992) jouaient essentiellement la carte de la tonalité acoustique et du recueillement introspectif, la cuvée 1994 a pris bon nombre de fans par surprise. Le groupe a déclaré dans plusieurs interviews qu’il voulait « enregistrer un disque très rock qu’il pourrait défendre en tournée ». De ce fait, Monster présente des tonalités, des variations qui n’avaient jamais été couchées sur bande auparavant dans leur carrière. Les mélodies portent bien le sceau d’R.E.M. comme I Don’t Sleep, I Dream mais elles sont défigurées par les sons saturés et overdubbés sur lesquels le groupe a surenchéri et les résultats s’avèrent très contrastés. A l’actif du groupe, What’s the Frequency, Kenneth? se veut rentre-dedans dès le début et remplit son rôle haut la main. Star 69 rappelle les premiers morceaux du groupe très punk. Strange Currencies déroule sa séduction langoureuse même si elle semble capitaliser sur le public conquis par la ballade Everybody Hurts. Let Me In dédié à Kurt Cobain emporte tout sur son passage avec ses guitares tourbillonnantes à la Velvet Underground et You clôt « le Monstre » avec une menace délicieusement perverse. Ambiance convaincante que l’on retrouve avec plaisir sur Bang and Blame.

Malheureusement, on ne peut pas faire l’impasse sur les « ratages » relativement parlant que renferme le disque. Côté expérimentation, King Of Comedy tombe à plat. Les morceaux rock, Crush With Eyeliner, I Took Your Name et Circus Envy agissent de manière quasi-fonctionnelle. D’autre part, on peut critiquer le fait que la voix de Michael Stipe soit quelque peu enterrée dans le mix final et les expérimentations à la guitare de Peter Buck s’avèrent un peu lassantes à la longue. Tongue qui apporte une cassure (bienvenue ?) à un disque monolithique peut irriter de par son agaçant chant féminisé même si Michael Stipe l’a toujours adorée. Cela dit, le leader gagne un point sur les paroles qui abordent la célébrité, l’identité et dont les personnages semblent un chouia barrés.

Plus de 20 ans après sa sortie, Monster peut rebuter l’auditeur par ses parti-pris un peu m’as-tu-vus assumés par le groupe et avec un minimum de recul si l’expérience s’achève »le cul » entre 2 chaises. C’est tout à l’honneur du groupe d’avoir respecté l’une de ses lignes de conduite : repousser ses limites. En outre, jusqu’à sa séparation en 2011, R.E.M. continuera d’interpréter plusieurs titres sur scène, allant même jusqu’à jouer tous les soirs un inédit de Monster, « Revolution » qui sera finalement inclus dans la bande originale de Batman & Robin (1997). Alors Monster, le disque rock d’R.E.M. par excellence ? Oui et non…

About the author

Musicophage invétéré vivant au rythme de riffs grisants et autres lignes de basses cataclysmiques. Spécialité: musique rock.

Related Posts

Facebook Comments

Leave a Reply

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

You may also like

Back From Rio (de Roger McGuinn)

Comme l’a écrit Philippe Manoeuvre dans le deuxième