Lorsque R.E.M. entre en studio début 1985 pour enregistrer leur troisième album, le moral n’est pas au beau fixe dans le groupe. Des mois épuisants de tournée, des tensions internes grandissantes et le manque de temps pour écrire de nouvelles chansons commencent à avoir raison de la formidable cohésion qui unit ses membres. Pour tenter d’aller de l’avant, artistiquement parlant, le guitariste Peter Buck a l’idée pour le prochain disque du groupe de lui conférer une tonalité très folk. Pour cela, il est prévu de l’enregistrer à Londres avec le producteur Joe Boyd qui a supervisé des chefs-d’oeuvre de Nick Drake et de Richard Thompson. Las ! Le remède s’avérera pire que le mal. Au programme: un délai à peine suffisant de quelques jours pour boucler l’affaire, la pluie et le brouillard londoniens, un budget restreint, sans compter une dépression nerveuse de Michael Stipe manqueront de peu de sonner le glas pour le groupe.

A l’arrivée, Fables of the Reconstruction porte les traces douloureuses de sa création houleuse. On concèdera volontiers que la production sonne un peu plate ce qui peut s’expliquer non seulement par l’humeur morose du groupe lors de son séjour à Londres mais aussi par le perfectionnisme de Joe Boyd qui pouvait passer des nuits blanches à obtenir le bon « mix » ! De plus, certaines chansons ont un côté lugubre comme Feeling Gravitys Pull sonnant comme du Television sous Prozac et dont la dernière minute qui voit intervenir une section de cordes semble mal à sa place. On objectera également que d’autres chansons semblent se diriger nulle part comme Kohoutek ou Good Advices.

Mais ces défauts divers n’occultent pas le fait que l’on est bien en territoire connu et que l’album sonne 100% R.E.M. Michael Stipe a beau avoir fait une dépression, cela ne l’a pas empêché de visiter sur le peu de temps libre qu’il avait à sa disposition des galeries d’art afin de trouver l’inspiration. Le vers de Feeling Gravitys Pull : « some Man Ray kind of sky » en fait foi. Quant aux autres musiciens, ils ont fait tout ce qui était en leur pouvoir pour sauver les meubles et au final le groupe s’en tire avec les honneurs d’un enregistrement qui aurait pu s’effectuer en pleine débandade. En ce sens, ils ont fait preuve d’un courage exemplaire et si Fables of the Reconstruction n’est pas vraiment un pas en avant vers la maturité, si le disque à dominante folk n’a pas vraiment eu lieu, il compenses ses faiblesses par une discrète efficacité. Les énergiques Driver 8 et Life & How To Live It se présentent comme d’heureux flashbacks à la spontanéité qui a bien réussi au groupe sur le disque précédent, Reckoning (1984). Green Grow The Rushes laisse présager des sujets politiques et sociaux que le groupe abordera plus en détail dans ses productions ultérieures tandis que Wendell Gee avec son banjo chaleureux annonce la fin d’un séjour londonien éprouvant et le retour proche au bercail.

Fables of the Reconstruction n’est sans doute pas le meilleur disque d’R.E.M. de la période I.R.S. (les membres du groupe ont longtemps été perplexes quant à sa qualité et aujourd’hui, ils tendent vers la réhabilitation) mais comme tous leurs albums, il reste d’un intérêt estimable et force le respect voire l’admiration.

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Musicophage invétéré vivant au rythme de riffs grisants et autres lignes de basses cataclysmiques. Spécialité: musique rock.

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