« Tous les 10 ans, paraît un disque qui définit l’avenir du rock. C’est celui-là« . Ainsi s’exprimait Josh Homme avec un brin d’autosuffisance et un soupçon d’arrogance à Rock & Folk pour soutenir le troisième album de son bébé paru à l’été 2002. 13 ans après, ces propos se sont-ils avérés prophétiques ? En ce qui concerne l’importance des Queens of the Stone Age dans le canon rock des années 2000 et dans le cœur de bien des rockeurs, la réponse est indéniablement positive. Certes, tous les noms n’ont pas été touché d’une façon ou d’une autre par le son inventé par Homme et ses hommes (!) mais leur importance est suffisamment conséquente pour les inclure dans la cour des grands. En revanche, tout le monde dans le grand public ne connait pas forcément cet étalon du rock stoner. Il est vrai que Songs For The Deaf remporta un succès considérable et les chiffres sont là pour le prouver : n°4 GB, disque de platine outre-Manche et n°17 USA, disque d’or outre-Atlantique mais cela n’a pas suffit à les faire rentrer dans le panthéon de bien des auditeurs.

Différentes explications peuvent être avancées. D’abord, la personnalité prolifique de Josh Homme qui n’a jamais hésité à s’investir dans des side-projects tels le supergroupe Them Crooked Vultures ou à animer les Desert Sessions, semant ainsi la confusion et la perplexité dans l’esprit du grand public où bon nombre de gens ont fini par percevoir les Queens of the Stone Age comme l’une des cordes du violon d’Ingres de Homme. D’autre part, le style du groupe ne plaît pas à tout le monde. En effet, le rythme robotique, les guitares bassement profondes couplées à la voix aérienne de Homme forment un mélange inattendu voire incongru aux oreilles de bien des mélomanes. D’où le rebut qui en résulte. Moi-même de mon côté, il n’est pas rare que je rencontre des fans de rock qui n’hésitent pas à me faire part de leur manque de goût pour la bande à Josh Homme. Je tiens à signaler que je comprends et respecte leur opinion sans pour autant la partager.

A l’automne 2001, lorsque les deux pivots du groupe, Josh Homme et Nick Oliveiri prennent le chemin des studios pour accoucher de ce qui sera leur chef-d’œuvre, il est difficile de ne pas considérer Queens of the Stone Age comme un collectif. L’une des caractéristiques de Homme est son altruisme envers les musiciens, étrangers ou non au groupe à venir enregistrer telle partie de voix ou tel bande de guitare. Songs For The Deaf exploite cette généreuse ligne de conduite puisque Mark Lanegan, ex-chanteur des Screaming Trees que Homme avait accompagné en tournée en 1996 (une très belle façon de renvoyer l’ascenseur à son ami) pose sa voix grave sur Hanging Tree lui faisait prendre une ampleur vénéneuse. Autre invité de taille : Dave Grohl, qu’on ne présente plus et qui tient la batterie tout le long du disque. Grâce à lui, bon nombre de morceaux trouvent leur raison d’être ! Sans compter la myriade d’artistes dont Chris Goss des Masters of Reality qui tous apportent leur pierre à l’édifice. Conçu comme un trajet entre Palm Springs (d’où le groupe est originaire) et Los Angeles entrecoupé de jingles radios délirants, Songs For The Deaf voit tous ces musiciens mettre leur savoir faire personnel au service de l’un des buts du rock : l’évasion sous toutes ses formes. La musique (God Is In The Radio), le sexe (Go With The Flow), voire une relation amoureuse qui part à vau-l’eau (Gonna Leave You) font ainsi de la cuvée 2002, l’un des albums les plus permissifs jamais enregistrés.

De plus, le style mis en place par Homme et Oliveiri atteint ici sa pleine maturité. S’ils ont gardé l’âme des jams enfumées de Kyuss comme sur a Song For The Dead ou the Sky Is Falling, leur talent pour s’approprier d’autres styles qui se faisait sentir sur l’album précédent (Rated R, 2000) éclate au grand jour et se confirme à travers des chansons plus courtes et même quasi pop comme No One Knows, Go With the Flow ou First It Giveth, toutes des tubes en puissance et scellées du cachet de l’authenticité. Il y a même de l’espace pour satisfaire le côté musical psychopathe d’Oliveiri avec le punk braillard Six Shooter. Au final, Songs For The Deaf a tout de l’auberge espagnole implantée à Palm Springs où l’on donne à chaque musicien la possibilité de s’exprimer et de s’épanouir sans que jamais ces contributions ne fassent perdre au groupe l’identité de « son son » si spécifique. Cette atmosphère festive s’étend même sur la pochette vinyle du disque en édition britannique qui représente un spermatozoïde fécondant un ovule ; ou le CD même qui inclut un « prégap » malicieusement intitulé « the real song for the deaf« . Et le dernier titre, une reprise des Kinks, Everybody’s Gonna Be Happy veut tout dire !

Mais (car il y a un mais !), en dépit de tous ces atouts déployés qui semblent amplement suffisants pour faire de Songs For The Deaf un disque tout à fait exceptionnel, il ne mérite pas la note de 10 sur 10 mais plutôt de 9,5 sur 10. Pourquoi ? La faute à un son compressé qui réduit l’impact des morceaux et fait tout particulièrement cantonner la batterie un peu dans un mouchoir de poche. Contrairement aux jams de Kyuss où les instruments s’envolaient libres comme l’air, ici une sensation d’enfermement étouffe les titres et les empêche d’accéder au statut de pépites auxquelles tout semble pourtant les destiner. En fait, Homme et son collectif ont certainement voulu trop bien faire et ont sans doute pêché par excès de perfectionnisme. Peut être ce défaut est-il trop évident ? Ou bien est-ce moi qui suis un peu trop exigeant ? En tout cas, sans mauvais jeu de mots, il faudrait être sourd pour ne pas entendre les immenses qualités et mérites salutaires de ce Songs For The Deaf ! Et dix ans après sa sortie, quel album de rock a pris la relève pour montrer la voie aux rockers en herbe ou aguerris ? Les pronostics sont ouverts !

Queens_of_the_Stone_Age_-_Songs_for_the_Deaf_(LP)

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Musicophage invétéré vivant au rythme de riffs grisants et autres lignes de basses cataclysmiques. Spécialité: musique rock.

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