De tous les noms ayant contribué à l’émergence et à la popularité de la Britpop en plein coeur des années 90, Pulp est sans aucun doute celui qui avait le plus de bouteille. Son leader excentrique et charismatique Jarvis Cocker, avait monté la bande pratiquement au début des années 80 et jusqu’à la parution de Different Class à l’automne 1995, la carrière de son groupe a été une succession de consommation de vache enragée entrecoupée de périodes de vaches maigres. La publication de His N’Hers au printemps 1994 lui vaut de goûter pour la première fois aux feux de la rampe. Mais c’est avec la publication de deux singles, Common People et Mis-Shapes (qui, ironie du sort, se classeront à la deuxième place des charts britanniques) et une prestation triomphale au festival de Glastonbury en juin de cette année-là que Pulp fait une entrée fracassante dans la cour des grands. Nullement déstabilisé de se trouver au sommet de la vague, cette popularité soudaine s’accompagne d’une période créative sans précédent qui reprend les choses là où His N’Hers les avait laissées pour les achever au point de faire de Different Class la grande oeuvre du groupe, sonnant l’heure de la maturité. Cela aux cotés d’autres albums phares de l’époque tels Definitely Maybe d’Oasis ou Parklife de Blur. La cuvée 1995 symbolise le zeitgeist abouti et complet du mode de vie britannique des années 90.

« You’ll never live like common people/you’ll never watch your life slide out of view/and dance and drink and screw/because there’s nothing else to do« . Ces vers qui constituent une partie du refrain de Common People où Jarvis Cocker se moque avec une lucidité assez féroce d’une fille de bonne famille qui souhaite « vivre comme les gens du peuple » synthétisent à eux-seuls la thématique lyrique de Different Class déclinée tout le long de ses 12 titres ravageurs. Car dans les concurrents paroliers « britpop », le leader de Pulp n’a pas son pareil pour dépeindre avec une bonne dose d’ironie, une pointe d’acidité et surtout une formidable intelligence la monotonie quotidienne de personnages blasés par leur train-train routinier, et obnubilés par d’illusoires exutoires avec la boisson et le sexe (F.E.E.L.I.N.G.C.A.L.L.E.D.L.O.V.E., Underwear). Et cela, même s’il n’oublie pas d’y injecter une certaine nostalgie (Disco 2000). Oui, vraiment, Jarvis Cocker possède une verve parolière indubitablement percutante et dévastatrice et il est bien, en cela les héritiers légitimes de Ray Davies et de Paul Weller.

Des paroles qui ne dégageraient pas autant de force si elles n’étaient pas soutenues par une musique dont la grandeur théâtrale s’articule sans peine aux différents styles exécutés d’une main de maître par la bande. Pulp, ayant renié la production d’Ed Buller sur His N’Hers, le choix de Chris Thomas (Roxy Music, Sex Pistols, Pretenders) fut décisif car il est parvenu à canaliser l’inventivité constante et le débordement d’idées à chaque coin de mélodie et au détour de chaque note pour déboucher sur un fourre-tout cohérent et rigoureux sans tomber dans les chansons pop faciles. Guitares enjouées, batterie solide et synthétiseurs discrets mais omniprésents forment à l’unisson un cocktail explosif renforcé par les souplesses vocales acrobatiques de Jarvis Cocker. On ne sait quel titre choisir pour illustrer au mieux ces avis mais Common People constitue le pinacle absolu. Étendre sur environ six minutes un instantané de la vie sociale britannique avec en toile de fond, une trame sonore disco incorporée à des éléments de new wave et le tout incroyablement roboratif… Chapeau!

Different Class frappe par sa cohérence et sa justesse. Une classe différente ? La classe supérieure ? Indiscutablement ! Il est impossible de ne pas terminer cette chronique sans la gestion du succès de l’album par Jarvis Cocker. En effet, fin 1995, il est parvenu là où un cheptel d’artistes rêvent d’accéder : au sommet. Dès l’année suivante, il va se moquer de son statut en « sabotant » la performance de Michael Jackson aux BRIT Awards en février 1996 par le mime d’une danse grotesque pour le faire tourner en ridicule. Le King of Pop n’appréciera pas et l’attaquera dans les médias ce que « J.C. » accueillera avec plaisir même s’il regrettera surtout par la suite l’impact que l’incident a eu sur sa vie puisque la presse en fera ses choux gras. De succès finira par lui monter à la tête et c’est un domaine qu’il explorera avec l’opus suivant de Pulp : This Is Hardcore (1998). Pour résumer, Different Class représente une fête qui bat son plein tandis que This Is Hardcore se veut les conséquences assez lourdes de cette « party »…

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Musicophage invétéré vivant au rythme de riffs grisants et autres lignes de basses cataclysmiques. Spécialité: musique rock.

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