En 1984, les fondateurs de the Jesus & Mary Chain, c’est-à-dire les turbulents frères Reid ont fait irruption sans crier gare dans le paisible monde du rock avec un premier single foncièrement novateur sorti sur le label indépendant Creation Records. Upside Down et cette chanson a fait l’effet d’une bombe dans toute la Grande-Bretagne. En effet, au cours d’une année partagée entre le rock à synthés genre Duran Duran, ou gonflé d’héroïsme comme U2 ou Echo & the Bunnymen, ce simple a jeté un pavé dans la mare tant il ne ressemblait à rien de connu. Un semblant de réelle mélodie était délicieusement massacré par un déluge de larsens et un torrent de feedback ce qui n’a pas manqué de séduire la presse et une petite partie du public (environ 35000 exemplaires vendus ce qui n’était pas rien). De plus, les frangins Reid ont bien compris que pour créer davantage de buzz autour d’eux, il fallait y inclure un minimum de controverse. A l’époque où ils s’initient au circuit rock n’roll, leurs concerts ne durent que le temps de quelques morceaux, semant ainsi tantôt la confusion, tantôt l’admiration de leurs admirateurs ou de leurs détracteurs. En mars 1985, un concert à Londres virera à l’émeute mais selon certains spectateurs, les frères Reid auraient délibérément cherché noise avec l’assistance ! Sans parler des provocations verbales comme: « nous ne prenons que de l’acide ou du speed » ou « je peux faire des choses avec une guitare qui donnerait à Eric Clapton de vrais cauchemars ! » Histoire d’aller plus loin dans la provocation, Blanco Y Negro, la maison de disques qui engagea définitivement le groupe refusa de presser le single You Trip Me Up en raison de sa face B jugée blasphématoire : Jesus Sucks ! Je vous laisse le soin de traduire ce que cela veut dire. D’ailleurs le nom même du groupe occasionnera à ce dernier quelques désagréments malgré l’absence de lien commun avec les personnages de la Bible affirmée par Jim et William Reid. En 1987, en raison de son nom, le groupe sera interdit de prestation à une émission de variétés aux États-Unis.

Mais quand bien même tout ce marasme médiatique n’aurait pas eu lieu et même si Upside Down avait été le premier et dernier single des frangins Reid, il aurait été amplement suffisant pour passer à la postérité. Cette recette inventée par accident, ils vont la faire tourner jusqu’à satiété, pris dans une frénésie créative. « Come on! Feel the Noize! » Le titre du single dévastateur de Slade paru en 1973 fait office de cri de ralliement pour essayer d’attirer le public vers son style embryonnaire et pourtant débordant de maturité même s’ils ont reconnu qu’il ne pourrait pas faire l’unanimité. Et pour cause ! Pratiquement personne avant eux sauf le Velvet Underground dont l’ombre court de façon évidente tout le long de ce chef-d’œuvre n’avait osé élever le feedback au rang d’ossature vertébrale de chansons rock. Le « Wall of Sound » personnel des frangins Reid (difficile également de ne pas penser aux productions de Phil Spector, écoutez les débuts de Just Like Honey et de Be My Baby des Ronettes, exactement similaires) démarre souvent violemment (the Living End, Never Understand). Ils évoluent et se terminent de la même façon : après les structures classiques couplets/refrains qui voient les guitares tournoyer, parfois dans un gouffre sonore sans fond amplifiées par les voix je-m’en-foutistes ou plaintives du cadet Jim Reid, elles se taisent peu à peu, faisant encore sentir le fracas métallique jusqu’à ce que le silence s’ensuive. Pourtant, la fratrie Reid n’a pas oublié d’y injecter de la beauté, de sorte que ce bloc musical abrasif n’apparaît pas si rebutant et sitôt la peur du bruit domptée puis apprivoisée, on se laisse volontiers entraîner dans un monde où l’incertitude côtoie le danger. Peu importe que les morceaux soient desservis (ou plutôt encouragés) par un jeu approximatif du batteur Bobby Gillepsie (oui, c’est le même que l’on retrouvera quelques années plus tard à la tête de Primal Scream) car il a bien retenu la leçon de Maureen Tucker du Velvet : jouer debout puis frapper encore et encore… On le voit, cette rugosité brinquebalante et bruyante rappelant aussi parfois le duo punk américain Suicide fait toute l’authenticité du projet et fonctionne admirablement. La détresse des frères Reid va droit au cœur quand ils ânonnent leurs déboires amoureux (Cut Dead), se retrouvent dans des situations inextricables (In a Hole) qui les confinent au masochisme (Taste the Floor, Just Like Honey) tout en cherchant un refuge qu’ils soit géographique (My Little Undergound) ou physique par le sexe (Sowing Seeds).

Après ce coup de maître, les frères Reid opteront pour un virage à 180°c avec Darklands (1987), leur deuxième album plus accessible (comprenez moins de bruit et plus de soin rythmique) mais tout aussi splendide et triste et ce revirement de carrière est compréhensible : comment donner suite à un tel monument sans tomber dans la redite et avant que le filon ne s’épuise ? Heureusement, la formule ne restera pas lettre morte puisque dans la seconde moitié des années 80, des formations vont au mieux s’en inspirer (My Bloody Valentine) au pire la copier pour de nouvelles voies sonores « bruitistes » à explorer. Bref ! The Jesus & Mary Chain a fait des émules, suscité des vocations sans l’avoir cherché. Et cela, même si par la suite les disputes notoires des irascibles frères Reid ont entaché leur carrière et les ont fait rentrer dans le rang avec l’inévitable séparation en 1998 puis la reformation en 2007. Et puisqu’il faut bien être dans l’air du temps, notons en 2014, l’interprétation en entier de ce Psycochandy sur scène (concert convaincant à la Cigale le 16 novembre de cette année-là). Ne manque plus que l’album du retour, et cela, ils y travaillent actuellement.

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Musicophage invétéré vivant au rythme de riffs grisants et autres lignes de basses cataclysmiques. Spécialité: musique rock.

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