Les internautes qui fréquentent ce blog s’en sont certainement doutés et je vais lever le voile sur leurs interrogations : je suis un immense fan de Pearl Jam et je place leur premier album ici chroniqué non seulement parmi mes disques de chevets mais aussi parmi les albums les plus importants des années 90. La question de savoir s’il est supérieur ou non à l’autre étalon du grunge, Nevermind (1991) de Nirvana, qui n’a à mon avis pas lieu d’être car les deux albums ne sont pas vraiment comparables. Le « power trio » emmené par Kurt Cobain a réussi à construire un pont entre les Beatles et les Sex Pistols avec un zeste de Black Sabbath. Il en allait autrement de Pearl Jam qui a crée un chaînon manquant entre Led Zeppelin et Jimi Hendrix même si par la suite, leurs mentors se sont révélés être les Who et Neil Young.

De plus, la soi-disante rivalité entre les 2 groupes a surtout été montée en épingle par les médias. Cela dit, on est en droit de se demander si Pearl Jam aurait percé si Nevermind n’était pas entré dans les cœurs de millions d’américains en cette année 1992. En effet, le 11 janvier de cette année-là, tandis que le deuxième disque de Nirvana détrônait le Dangerous de Michael Jackson du sommet des hits-parades américains, Ten végétait dans les bas-fonds du classement officiel à la 155ème place. Mais 7-8 mois plus tard, il se placera à la seconde place (barré par l’immonde Some Gave All de Billy Ray Cyrus) des charts, allant même jusqu’à largement dépasser son concurrent en termes de ventes ! De là, à ce que la bande à Eddie Vedder soit accusée de « profiteurs », il n’y a qu’un pas de franchi. Néanmoins, ce succès n’a pas été volé si l’on se penche sur la réelle qualité des chansons et plus encore si l’on considère qu’à l’époque, le grunge n’était pas encore vraiment un genre « bankable » aux yeux des maisons de disques.

Faisons l’état des lieux en 1990. Cette année-là, le chanteur de Mother Love Bone, Andrew Wood meurt au printemps alors qu’il semblait promis à un bel avenir. Mais Jeff Ament (basse) et Stone Gossard (guitare) ne comptent pas en rester là. Grâce à des concours de circonstances et surtout la fratrie collective qui anime la scène locale à Seattle (comme l’a fait remarqué Johnny Ramone dans le « rockumentaire » Pearl Jam Twenty : « c’est étonnant cette amitié entre ces groupes, nous à New York, çà n’existait pas vraiment ! »), ils réussissent à embaucher Mike McCready (guitare) et Eddie Vedder (chant). Le batteur Dave Krusen vient compléter le tableau.

Les cinq musiciens en viennent à créer un style imposant de majesté et de prestance que la production bon marché de Rick Parashar n’a pas entamé avec les années et cela même si le groupe l’a longtemps considérée avec un certain dédain. A y regarder de plus près, les textes d’Eddie Vedder n’étaient pas si lointains que ceux de Cobain car ils abordaient à leur façon, les thèmes qui feront les caractéristiques du grunge : dépression cafardeuse, mal-être persistant, sensation d’avenir bouché. Ten propose de graves méditations sur l’enfance maltraitée (Jeremy), de lourds secrets de famille (Alive, Why Go) ou l’injustice de la vie (Black).

Pourtant, l’album échappe à la noirceur absolue pour plusieurs raisons. D’abord, le groupe a bien fait d’inclure quelques chansons qui relatent d’heureux souvenirs comme Oceans où Eddie Vedder se souvient de son adolescence à faire du surf dans l’océan. Mais surtout, il a déclaré un jour « n’avoir que des pulsions vitales ». Et du coup, les théories selon lesquelles écouter des chansons tristes rendraient heureux prennent tout leur sens. Même Even Flow laisse entrevoir un volonté de survie avec l’énergie du désespoir comme le prouve la ligne « someday yet, he’ll begin his life again ». Du coup, l’écoute de Ten se révèle cathartique et bénéfique pour l’âme, en plus de transcender les clichés liés à la génération X.

Même si un bon nombre de titres semblent avoir été balisés selon un schéma classique avec le déroulement des couplets puis des refrains pour laisser la place aux solos en dépit des nombreuses prises qui ont été effectuées pour chaque chanson. Ten renferme son lot de classiques solides comme le roc, dont ses auteurs peuvent être fiers et qui sont à mettre au même niveau que les chefs-d’œuvre de leurs mentors comme Stairway to Heaven ou Won’t Get Fooled Again. Impossible de leur jeter la pierre et pourtant comme l’a avoué Jeff Ament : « Ten était presque une excuse pour partir en tournée ». La partie était manifestement loin d’être gagnée. Mais très souvent, dans l’histoire du rock, beaucoup de chansons que nous chérissons sont nées un peu involontairement alors qu’elles n’avaient pas vocation à faire date et à marquer des générations.

Bref ! Sans l’avoir voulu et même si l’enregistrement ne reflète pas vraiment la folie sauvage qui s’emparait de ses gigs. Pearl Jam a créé une œuvre non seulement maîtresse mais aussi extrêmement influente où iront s’abreuver pléthore de groupes. Un disque qui respecte ses maîtres musicaux passés tout en annonçant des modes musicales à venir. C’est déjà beaucoup et c’est pas donné à tout le monde de parvenir à un tel exploit. Quant à la note ? Un « dix sur dix » un-dis-cutable.

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Musicophage invétéré vivant au rythme de riffs grisants et autres lignes de basses cataclysmiques. Spécialité: musique rock.

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