« N’importe qui aurait fini par craquer comme nous l’avons fait ». Cette fine observation sur la dissolution du plus grand groupe de tous les temps n’a pas été émise par Paul mais par Beatle George et il a visé juste. En ce début de 1970, les Fab Four partent définitivement chacun de leur côté, admiratifs de l’oeuvre monumentale qu’ils ont laissé derrière eux mais aussi ébranlés par l’amertume éprouvante qui en a en partie résulté et Paul McCartney n’y échappe pas. Son moral en a pris un coup et l’alcool constitue un bienfaisant mais finalement insuffisant exutoire à sa frustration. Heureusement, l’amour de sa bien-aimée Linda, son nouveau statut de papa et surtout sa puissance de travail lui permettent de tenir suffisamment le coup pour s’atteler à l’écriture de son premier opus en solo.

La chose la plus frappante (et évidente) à l’écoute de ce premier tour de chauffe est l’extrême rusticité de son enregistrement qui a été mis sur bande presque entièrement chez lui sur un quatre pistes avec quelques overdubs effectués à Abbey Road. Comme s’il avait cherché à prendre le contre-pied des productions luxuriantes de George Martin et à se démarquer des grandeurs passées, Paul a livré une galette aux ambitions modestes où il a joué lui-même de tous les instruments. D’ailleurs quand on compare les livraisons solo de chacun des Fab Four en 1970, on s’aperçoit qu’à leur manière personnelle, ils ont tous opté pour la simplicité, à l’exception de George Harrison qui a mis les petits plats dans les grands pour son monumental All Things Must Pass (et le résultat lui donne raison). D’autre part, certains mélomanes ont assez justement fait remarqué que lorsque Paul traverse une période de turbulences dans sa vie privée ou professionnelle, la qualité de son écriture s’en trouve affermie. Voir Band On The Run (1973), enregistré dans des conditions rocambolesques au Nigeria. Et à l’inverse, si tout roule pour lui, la facilité n’est jamais très loin, ce qui nous vaudra à l’avenir, des choses pas très défendables comme Wings at the Speed of Sound (1976).

Ce premier effort semble confirmer cette hypothèse car il se trouve un peu, le « cul » entre deux chaises, reflet entre le désir de Paul d’entériner son passé et de commencer son nouveau parcours solitaire avec femme et enfant qui le remplissent de bonheur. On sent bien qu’il n’a pas essayé de créer un chef-d’œuvre et l’extrême différence des genres abordés donne au final une impression de fourre-tout qui inévitablement débouche sur l’inégalité. C’est l’un des termes qui revient le plus souvent quand il s’agit de jauger l’œuvre solo de Sir Paulo. Pourtant, malgré (ou plutôt grâce à !) cette dispersion artistique, cette collection d’esquisses hétéroclites prend une tournure inexplicablement charmante. Que ce soient Junk ou Every Night qui ne démentent pas un talent toujours intact, un Teddy Boy plein de tendresse, un My Lovely Linda introductif qui se veut à la fois une touchante déclaration d’amour et un constat plein de béatitude sur sa nouvelle vie. Quelque chose en l’auditeur l’empêche de rejeter complètement cet effort en bloc et ce, même s’il est entrecoupé de plusieurs instrumentaux dont Kreen Akrore est sans doute le meilleur de par son côté rêveur. En outre, comme s’il avait gardé le meilleur pour la fin, Maybe I’m Amazed brille comme un joyau qu’il continuera d’interpréter sur scène à l’avenir, notamment lors de son concert marathon de 3 heures à Bercy en novembre 2011 même si sa voix a un peu perdu dans les aigus, conséquence de la vieillesse!

Le succès public de cette œuvre un peu brouillonne fut inévitable car à cette époque, tout ce qui se rapprochait des Beatles stimulait la curiosité du public. On peut aussi penser que le public a inconsciemment eu envie de soutenir Paul dans cette épreuve délicate tant les Fab Four ont touché beaucoup de monde sur cette planète. Rétrospectivement, McCartney ressemble à un condensé de ce qui constituera sa future carrière, en gros, une capacité à souffler le chaud et le froid. Ici, l’entrée est suffisamment plus que tiède pour rendre ce jet tout à fait attachant.

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Musicophage invétéré vivant au rythme de riffs grisants et autres lignes de basses cataclysmiques. Spécialité: musique rock.

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