L’arrivée fracassante d’Oasis dans le paysage désertique britannique de l’année 1994 fut décisive pour bien des raisons. D’abord, Alan McGee, le boss de Creation Records qui les a signés pour sa maison de disques indépendante était au bord de la faillite, suite aux sommes astronomiques englouties par My Bloody Valentine pour la création de leur chef-d’oeuvre, Loveless (1991) et survivait tant bien que mal grâce aux succès relatifs de Primal Scream, Teenage Fanclub et Sugar. C’est dire s’il doit une fière chandelle aux frères Gallagher ! Ensuite, malgré son titre tout à fait indécis, l’exubérant premier album d’Oasis est tombé à pic pour contrecarrer l’univers cynique et nihiliste du grunge. A bas les méditations cafardeuses sur la vie et bienvenue à la résilience arrogante de ce qu’elle a à offrir en matière de belles choses !

Cette classe très mancunienne qui n’est pas sans rappeler celle affichée par les Stone Roses quelques années plus tôt va susciter un véritable engouement auprès de la population britannique qui va trouver tout naturel d’adopter les frères Gallagher dans leur cœur, un peu comme des amis. Peu importe qu’ils alternent provocations verbales comme « le monde entier est jaloux de moi. Il devrait l’être ! » ou « les bouquins, c’est bon pour les branleurs sans imagination! » (toutes deux signées Liam) et bagarres impulsives, leur détermination d’en découdre et de devenir les rois du Royaume-Uni (et par extension du monde entier) les rend d’emblée attachants sauf quand ils annulent des concerts. Avec un impeccable premier album sous la ceinture, c’est une bonne fraction de la population britannique qui va répondre présent au charme dévastateur de cet inaugural coup de maître. Il faudra le deuxième opus, What’s the Story, Morning Glory (1995) pour que toute l’Angleterre rentre dans les poches des terribles frangins.

A l’écoute de Definitely Maybe, on jurerait entendre un « greatest hits » tant tout y est accrocheur, bruyant et soigné aux petits oignons. Il faut dire que Noel Gallagher, principal auteur-compositeur de la totalité des chansons les a laissées mûrir le temps qu’il a fallu dès qu’il a rejoint le groupe de son frère Liam en 1992. Tout le long de ces 11 titres, c’est 30 années de rock britannique de diverses sources qui sont régurgitées et passées au « shakermaker ». Que ce soit les Beatles, les Stones, T-Rex, les Sex Pistols, the Jam ou les Stone Roses, une chose est sûre : les frères Gallagher connaissent les classiques de leurs aînés sur le bout des doigts et se trouvent, ici transposés dans un mélange inédit, toujours débordant de fraîcheur et d’énergie plus de vingt ans après sa sortie.

Dès le titre d’ouverture, Rock N’Roll Star où Liam crâne « tonight, I’m a rock n’roll star », leurs intentions sont manifestes : être à la hauteur de leurs maîtres et laisser un album qui fera date. Avec eux, tout devient possible comme voler dans le ciel (Up In The Sky) ou accéder à l’immortalité (Live Forever, la pochette du single représentait la maison d’enfance de John Lennon) avec l’aide de carburants vaporeux (Cigarettes and Alcohol). On se moque des coups durs qu’il suffira de vaincre avec une facilité désarmante (Bring It On Down).

Bien qu’il était dans une situation financière critique, Alan McGee a alloué à ses poulains un budget conséquent et le groupe a fait bon usage de ses milliers de livres sterling. On retient surtout le mur de guitares érigé par le groupe qui portent sur leurs épaules avec un petit coup de main de la (discrète mais efficace) section rythmique ce programme diablement excitant. De plus, on a souvent déploré l’inanité des paroles d’Oasis au cours de sa carrière mais ici c’est vraiment faire preuve de manque de discernement tant elles sonnent juste et évitent la superficialité dispersive qui, il est vrai, leur vaudra quelques railleries à venir. Il faut également saluer le chant plein de détachement et de gouaille de Liam. Quant au dernier titre, Married With Children à tonalité acoustique (sans doute le groupe a-t-il voulu prouver qu’il pouvait aussi bien être à l’aise avec les guitares sèches), il refroidit quelque peu l’ambiance. Le protagoniste parle de plaquer une conquête féminine et de rentrer chez lui. Cet ultime titre peut constituer un retour à une réalité plus lucide et peut être plus amère comme si tout ce qui s’était produit auparavant n’avait été qu’un rêve. Quoi qu’il en soit, pour Oasis, les Rosbifs et bientôt la planète bleue, un rêve à la fois individuel et collectif venait tout juste de commencer…

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Musicophage invétéré vivant au rythme de riffs grisants et autres lignes de basses cataclysmiques. Spécialité: musique rock.

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