Oubliez the Downward Spiral de Nine Inch Nails et faites une croix sur Vitalogy de Pearl Jam pour le titre d’album le plus noir sorti en cette riche année transitionnelle 1994, car le disque ici chroniqué pourrait sans problème remporter cette palme. Considérablement moins connus que leurs pairs américains, les Manic Street Preachers bénéficient d’un prestige typiquement anglo-saxon, au point que the Holy Bible fait de fréquentes incursions dans les listes de meilleurs albums de tous les temps établies par des journalistes anglais. Le New Musical Express ne s’est d’ailleurs pas trompé sur la noirceur absolue qui enveloppe ce chef-d’œuvre en le classant premier d’une liste des 50 albums les plus pessimistes constituée en 2011. De plus, outre-Manche, leurs albums sont attendus et généralement considérés comme des événements, notamment depuis la sortie de Everything Must Go en 1996 qui les a définitivement fait rentrer dans le mainstream britannique et assimilés un peu à tort à la vague Britpop qui déferlait sur tout le pays cette année-là. Radiohead s’était retrouvé dans le même cas de figure contre leur gré. Même de nos jours, leur renommée n’a pas faibli d’un pouce. En mai 2016, le trio se produira au prestigieux Royal Albert Hall de Londres avec les Editors en première partie. Cela fait une affiche alléchante !

Les Manic Street Preachers sont également un groupe à l’ascension apparemment classique dans la pure tradition du rock n’roll avec sa dose de provocations et finalement au destin hors du commun, au point qu’il y a 2 parties bien distinctes dans leur carrière dont le tournant est symbolisée par le membre Richey Edwards. En effet, c’est lui qui a contribué à cimenter le son du groupe, à synthétiser ses influences musicales les plus évidentes, notamment les Clash et Guns N’Roses et à écrire des textes corrosifs débordant de répugnance envers les tares de la civilisation occidentale mais aussi envers lui-même. Enfin, c’est également à lui que l’on doit l’élaboration des pochettes d’albums émaillées de citations littéraires désespérées, traduction visible de son amour pour les écrits, surtout poétiques. Hélas ! Au cours de l’année 1994, alors que les Manics écrivent et enregistrent leur troisième opus, ils ne reconnaissent plus leur compagnon de route et leur ami d’enfance tant ce dernier semble être prisonnier de ses nombreux démons. Sa dépendance à l’alcool a pris des proportions incontrôlables, l’anorexie le ronge à petit feu et de plus, il a développé une forte tendance à l’automutilation. En avril 1994, lors d’un périple en Thaïlande, il se taillade la poitrine avec un poignard qu’un fan lui a donné. Au cours du même mois, les morts de Kurt Cobain et d’un ami qui lui était très proche achèvent de le plonger dans une profonde dépression. Tous ces événements tragiques vont inspirer la source de the Holy Bible qui voit le groupe abandonner la solennité glam de leurs premiers albums pour en explorer d’autres apparemment plus recueillies mais qui vont se révéler effroyablement sinistres, davantage marquées par le post-punk dépressif (Public Image Limited, Joy Division) et politique (Gang of Four). Le groupe a opté pour un enregistrement plus rugueux, voire rudimentaire ce qui rend les chansons un poil dissonantes et plus difficilement accessibles. Mais surtout, l’inclusion d’extraits sonores de films ou documentaires pour servir les propos au mieux dérangeants au pire terrifiants sont des crescendos dans le malaise face à la tempête psychologique qui sévit dans le crâne de Richey Edwards.

Il faut savoir qu’il a étudié l’histoire politique à l’université de Cardiff et ces études l’ont profondément marqué. The Holy Bible le voit jeter du sel sur les abus en tous genres dans ce domaine. If White America Told The Truth For One Day Its World Would Fall Apart, est un violent réquisitoire contre le patriotisme hypocrite dont les États-Unis ont fait usage un peu partout dans le monde. A noter que l’édition américaine ne comporte… que des points de suspension à la place du titre. On comprend pourquoi ! Revol tourne violemment en dérision certains leaders politiques mondiaux en mettant l’accent sur leurs faiblesses sexuelles. P.C.P. est une diatribe qui piétine le politiquement correct. Mais ce n’est pas tout. Richey Edwards passe également au crible plusieurs aspects peu reluisants de la société occidentale, de ceux que l’on passe sous silence. Le titre d’ouverture, Yes fait d’une pierre deux coups en crucifiant coup sur coup la prostitution et le commerce florissant qu’elle engendre au point de faire perdre l’identité de ses victimes. Mausoleum effraie par ses paroles crues qui comparent la population à « des masses d’insectes morts ». Faster pourrait servir d’illustration aux théories de Jean-Jacques Rousseau selon lesquelles l’homme est naturellement bon mais la société le rend mauvais. Et surtout, impossible de ne pas évoquer 4st 7lb, choquant récit d’une adolescente en proie à cette maladie.

Détail macabre : 4st 7lb correspond à environ 30kg, le poids limite en-dessous duquel l’être humain risque de basculer vers la mort. Seul This Is Yesterday apporte une pause finalement faussement calme car il ne sert à rien de regretter le passé. Mais le sommet des horreurs est atteint avec l’avant-dernier titre the Intense Humming Of Evil qui décrit les tragédies survenues dans les camps de concentration. On pourrait mettre au défi n’importe qui d’écouter ce titre jusqu’au bout tant ses roulements de batteries monocordes, sa basse isolée et ses éclats de guitare douloureux font froid dans le dos. Mais ce qui achève de rendre the Holy Bible d’une violence cohérente est que chaque thème abordé renvoie d’une façon ou d’une autre à un aspect de la vie d’Edwards torturée, d’où une mise en abîme tout sauf déplacée. La fin du refrain de Yes et le début de Die In The Summertime le voient évoquer le plaisir masochiste qu’il entretient avec l’automutilation. Faster commence par ces vers : « I am an architect/they call me a butcher ! » Faut-il y déceler une manifestation de son incompréhension quant à ses desseins avec le public ? Et surtout, comment ne pas voir tout le long de 4st 7lb, une confession quant à son état mental ? Bref ! Même si les Manics eux-mêmes ont exprimé des opinions parfois divergentes et même contradictoires quant au contenu des textes d’Edwards, une constante demeure évidente : les sujets changent mais la haine demeure et sert de moteur à la provocation choquante de ces violents pamphlets.

On s’en doute, la suite ne s’arrangera pas pour le groupe, du moins à court terme. A sa sortie en raison de ce trop-plein de dégoût voyeuriste, le public, effrayé par une partie de l’image qu’on lui renvoie ne suivra pas, malgré une prometteuse sixième place dans les hits-parades britanniques. De plus, le groupe apparaissait sur les plateaux de télévision vêtus d’uniformes de militaires et de cagoules terroristes et la pochette dérangeante de Jenny Saville, sans oublier le « r » inversé à connotation révolutionnaire sur les titres plomba les chances commerciales du disque. Quant à Richey Edwards, son état ne s’améliorera pas. Avant même la sortie du disque, le groupe se produira pour la première fois en trio au festival de Glastonbury et à l’automne 1994, lors d’une tournée européenne avec Suede et Therapy? Il tentera de se casser volontairement le poignet pour ne plus avoir à jouer de la guitare. Mais le pire reste à venir. Le 1er février 1995, à la veille d’une tournée promotionnelle américaine, il disparaît pratiquement sans laisser de traces (on retrouvera sa voiture 15 jours plus tard près de Bristol), laissant sa famille et ses compagnons dans le plus total désarroi et c’est là que commencera la deuxième partie de leur carrière. A partir de Everything Must Go, le groupe n’explorera pratiquement plus les voies extrêmes empruntées avec the Holy Bible et adoucira quelque peu leur propos gagnant ainsi en popularité. Selon Sean Moore : « nous ne voulions plus enregistrer une Holy Bible 2 ! » Mais je gage qu’ils auraient préféré garder leur ami d’enfance parmi eux même si leur carrière aurait été plus confidentielle.

Des albums où les artistes crachent leur mépris sur les vices de l’humanité et donnent l’impression d’étaler leurs états d’âme sans retenue, ce n’est pas ce qui manque dans le rock mais de par son condensé de violence crûe et de souffrance désarmante, the Holy Bible occupe une place toute particulière tant on n’est rarement allé aussi loin dans la peinture de la haine et du désespoir de soi et des autres. A ne pas écouter si vous avez le moral dans les chaussettes. Enfin, ce chef-d’œuvre a fait l’objet d’une suite en 2009 intitulée Journal for Plagued Lovers où les Manics ont mis en musique des textes du regretté Richey Edwards. Le résultat est inévitablement moins réussi compte-tenu du choc causé par son prédécesseur mais parfois puissant (This Joke Sport Severed). Cela dit on n’y revient pas aussi régulièrement que pour le troisième chapitre tortueux des aventures des Manic Street Preachers.

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Musicophage invétéré vivant au rythme de riffs grisants et autres lignes de basses cataclysmiques. Spécialité: musique rock.

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