« One thing I can tell you is you’ve got to be free ». Cette phrase chantée par John Lennon dans Come Together sur l’ultime album des Beatles, Abbey Road (1969) résume, on ne peut mieux ses pensées à ce moment-là : plaquer définitivement les Fab Four et se retrouver en compagnie de sa dulcinée Yoko Ono pour poursuivre son chemin de croix en solitaire. On croit souvent que le groupe s’est dissous avec l’annonce du départ de Paul McCartney au printemps 1970 mais en réalité John avait quitté la bande dès la fin des sessions d’Abbey Road. Pour en revenir à la citation en exergue de cette chronique, on pourrait même aller plus loin en la considérant comme la clé de voûte de son premier véritable album solo où il est déterminé à se libérer des traumatismes psychologiques dont plusieurs le hantent depuis sa plus tendre enfance : la mort de sa mère et l’abandon du père du foyer familial. Les précédents disques qu’il avait enregistrés avant Yoko étaient frappés du sceau de l’avant-garde et ils ont aujourd’hui pris un sacré coup de vieux, se révélant inécoutables, notamment Two Virgins (1969), celui où ils sont tout nus sur la pochette ! Mais Plastic Ono Band est un brillant retour à une forme plus traditionnelle.

Pour mener à bien son projet, John a entrepris une thérapie avec l’éminent psychiatre, Arthur Janov, basée sur le « cri primal ». A l’époque, on a assisté à un véritable engouement pour la colère qui a été louée pour libérer le corps et l’esprit de ses pesanteurs psychiques. Janov soutenait mordicus que la colère aidait les patients à exorciser les blessures de l’enfance et à s’en libérer. Le médecin a rapporté que lorsqu’il passait le disque ici chroniqué, beaucoup de ses patients en avaient les larmes aux yeux, tant le choc était immense de se trouver avec leur moi intérieur. Aujourd’hui, ces théories ont fortement tendance à être remises en causes dans la mesure où la fureur généralement non-constructive, peut se révéler nocive pour soi et les autres. Pour l’heure, l’ex Fab Four se montre enthousiaste devant les préceptes colériques de Janov et ce traitement de choc va se révéler salutaire pour lui permettre non seulement d’affronter les fantômes de son passé mais aussi de s’en servir comme d’une source d’inspiration bienvenue. On est loin des romances fleurs bleues des débuts des Fab Four ou des envolées psychédéliques de la période « peace and love » de 1967-1968 et l’on peut sans problème attribuer à Plastic Ono Band l’expression un peu galvaudée de « disque révolutionnaire » car jamais avant cela un chanteur n’avait confié de tels états d’âme à son public.

Pour le seconder dans l’enregistrement de son album, Phil Spector, qui peu de temps auparavant avait réussi à sauver les meubles sur Let It Be (1970) et contribué à créer un coup de maître avec la grande œuvre de George Harrison, All Things Must Pass était l’homme de la situation. Les 2 hommes se sont toujours très bien entendus, probablement parce qu’ils avaient traversé des épreuves semblables étant enfants : perte d’un de leurs parents très jeune (le père de Spector s’était suicidé quand il avait 9 ans), relation conflictuelle avec le parent restant, malaise avec leur statut de célébrité. A mille lieues des « petites symphonies pour les kids » qu’il avait concoctées, l’inventeur du « Wall of Sound » a conféré à son alter ego un son composé avec un minimum de sobriété et un maximum d’émotion à fleur de peau. Dès le début, Mother démarre par un son de cloche funèbre qui annonce des règlements de comptes sans concessions avec ces vers déchirants: « mother you had me/but I never had you/ mother don’t go/daddy come home ». La mère de John avait déjà fait l’objet d’une chanson des Beatles dans le double album blanc en 1968, signe que ce sujet taraudait déjà l’époque John.

Lors de la thérapie, il avait confié à son psychiatre, qu’il voulait apprendre à crier. Cet apprentissage a porté ses fruits puisque les hurlements, qui vont crescendo tout le long de la chanson font froid dans le dos et l’auditeur se voir même confronté à ses propres peurs avec le devoir de les surmonter et de les vaincre. On n’est pas prêt non plus d’oublier le terrible My Mummy’s Dead, comptine insupportable condensé en un peu moins d’une minute. Beaucoup de gens affirment que l’on devient adulte à la mort de ses parents. C’est sans doute vrai car on se trouve ragaillardi après le passage de ce moment douloureux mais salvateur. En parallèle, l’ex-Beatle règle ses comptes avec la société Britannique et son immuable système de classes où il remet ses membres à leur place avec Working-Class Hero, quitte à employer par 2 fois le terme « fuck », ce qui lui vaudra une interdiction de diffusion à la BBC. La mise au pilori de son statut de vedette entre également dans sa ligne de mire sur Isolation et surtout God, absolument poignante: « I don’t believe in etc…./I just believe in me and Yoko/ the dream is over ». Une époque se termine mais une autre page porteuse d’espoir s’ouvre comme sur Love (impossible de résister à sa mélodie au piano !), acte de foi en l’honneur du sentiment humain le plus puissant même si cela implique d’être sûr de son identité (Look At Me).

Avec un tel album aussi dérangeant, le public n’était de toute évidence pas prêt à encaisser un choc musical aussi ébranlant. Plastic Ono Band n’eut pas le succès escompté (n°11 GB, n°10 USA, fin 1970). Mais 45 ans après son création, sa force ne s’est pas atténuée avec les années, bien au contraire. Il ne saurait nullement se substituer à une méthode thérapeutique mais comme on dit: « la musique adoucit les mœurs ! » Dernière chose : on a souvent glosé sur l’éventuel album que les Beatles auraient pu enregistrer en 1970 à partir de leurs albums solo respectifs. Un exercice disparate qui au final, relève de la mission impossible tant on aboutirait à un grand écart métaphysique: faire cohabiter God et My Sweet Lord de George Harrison, la première étant une émancipation de la religion, la deuxième une ode à Dieu ne constituerait pas une très belle paire !

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Musicophage invétéré vivant au rythme de riffs grisants et autres lignes de basses cataclysmiques. Spécialité: musique rock.

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2 Comments

  1. Excellent avis cher Xavier, « God  » , « mother » sont absolument déchirantes, et les paroles très explicites… Très bonne remarque sur le fameux album fictif, qui montre bien l’absurdité du concept!

  2. Merci Rory. 😉

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