Centerfield, le disque porte bien son nom à plusieurs niveaux ! En anglais, cette expression désigne une place centrale dans le baseball (voir la pochette de l’album qui représente en son centre un gant de ce sport immensément populaire outre-Atlantique), et c’est l’un des passes-temps favoris de John Fogerty, l’ex-leader de Creedence Clearwater Revival. Sorti en plein cœur des années 80 et ayant atteint la première place des charts américains au printemps 1985, il a valu à son auteur de se retrouver au centre de l’attention, lui qui avait vécu en marge des projecteurs pendant environ dix ans, suite aux escroqueries de son ancienne maison de disques, Fantasy Records. Pour faire simple, à partir de problèmes juridiques extrêmement compliqués qui ont réduit Fogerty au silence pendant une décennie, voici ce qui s’est passé.

Après la dissolution de CCR en 1972, son leader a opéré vers une bifurcation country peu convaincante avec les Blue Ridge Rangers avant de sortir son premier album solo en 1975, qui malheureusement ne rencontra que peu d’échos. Un deuxième effort intitulé Hoodoo devait voir le jour l’année suivante mais le jugeant en-deçà de sa qualité supposée et avec l’accord de Fantasy Records, John Fogerty renonça à le publier. Peu de temps après, il émit le souhait de quitter Fantasy et le président Saul Zaentz refusa sous prétexte que le chanteur lui devait encore plusieurs albums. Finalement ils arrivèrent à cet accord assez humiliant pour Fogerty : son départ fut accepté sous réserve de céder les droits d’auteur des chansons de Creedence à la maison de disques. Entre-temps, des magouilles financières louches ont abouti à la disparition des revenus de Fogerty et des autres membres de son ancien groupe. Résultat, une inévitable pluie de procès s’ensuivit ce qui affecta profondément Fogerty au point de lui faire perdre sa confiance en soi et il dût apprendre à vivre d’amour et d’eau fraîche. Comme il le dira à Yves Bigot :

« Pendant ce long laps de temps incroyablement frustrant, je ne pouvais rien faire d’autre qu’attendre que mes problèmes juridiques soient réglés. Je subvenais tout juste à mes besoins. Je ne pouvais pas enregistrer d’album et rien n’était plus terrible que d’avoir envie de jouer et de s’entendre dire et répéter qu’on ne pouvait pas le faire pour des raisons qui échappaient à la volonté« . – John Fogerty

Mais comme le dit le proverbe: « tout vient à point à qui sait attendre ». En 1983, Fogerty gagne ses procès, empoche plusieurs millions de dollars, retrouve l’envie de créer et effectue ainsi son comeback en temps et en heure. D’autant plus qu’une réhabilitation en règle commençait à devenir pressante. Même s’il est impensable d’imaginer le monde du rock sans les classiques à la pelle de Creedence Clearwater Revival, ils s’étaient attiré une certaine hostilité d’une partie du public, en particulier, celui qui ne jurait que par les musiques progressives, alambiquées à souhait et qui dédaignait l’apparente simplicité classique des chansons de CCR. Mais au moment où Fogerty revient sous les feux de la rampe, nombre de ses pairs le louent sans réserve. Pendant la tournée The River en 1980-81, Bruce Springsteen émaille ses setlists de tubes de Creedence. De leur côté, R.E.M. reprend parfois Have You Ever Seen The Rain? sur scène. Même Status Quo sur qui il est de bon ton de cracher a transformé Rocking All Over The World (l’original figurait sur le premier album solo de Fogerty) en un tube quasi-mondial en 1977 sauf aux États-Unis. Quoi qu’il en soit, avec ce retour en force, Fogerty retrouve une place qui a toujours été sienne, et ce dès les premiers succès (mérités) de Creedence : celle des géants du rock

On pouvait certainement à raison craindre une appréhension, voire une déception quant à la qualité de la production Fogerty de 1985 car après une aussi longue absence loin des studios, l’auteur de Proud Mary serait-il en mesure de réécrire tout simplement de bonnes chansons qui ont assuré sa pérennité ? La réponse est indéniablement à l’affirmative et l’on a très envie d’attribuer au disque les deux qualificatifs qui ont toujours sied aux chansons de Creedence : simple et efficace. La première chanson, The Old Man Down The Road rappelle irrésistiblement les grands moments de l’ancien groupe de Fogerty, tout comme le vaguement funk Searchlighting qui transporte l’auditeur dans le bayou de la Louisiane comme s’il s’y trouvait réellement. A noter que CCR était originaire de la Californie et non de la Louisiane comme on le pense souvent à tort et d’ailleurs Fogerty n’y a mis les pieds qu’en 1990 ! Centerfield réussit le tour de force d’afficher une modernité classique sans tomber dans le passéisme rétro. Mêmes les quelques concession incongrues faites aux modernités de l’époque passent tant elles sont contenus dans de faibles proportions.

Savoureux paradoxe, les morceaux servent même le style dépouillé de Fogerty. Un classicisme rock n’roll que l’on retrouve dans les thèmes de certaines chansons avec Rock N’Roll Girls que son auteur alterne avec des sujets infiniment plus personnels et qui, de toute évidence ont apporté de l’eau à son moulin. L’eau, justement. Elle a toujours joué un grand rôle dans la carrière de Fogerty. Que l’on songe aux chansons de Creedence imbibées d’eau comme Who’ll Stop The Rain ou Born on the Bayou et il a déclaré que la première chanson qu’il avait écrite pour Centerfield était au milieu d’un lac dans une barque. Même s’il reconnaît l’importance de cet élément naturel dans ses chansons, il ignore ce que cela veut dire. En tout cas, si Centerfield a peu d’histoires d’eau à offrir, elle a été le courant pour des thèmes plus personnels comme je l’ai écrit plus haut. La télé avec I Saw It On TV qui selon Fogerty, lui a pratiquement tout appris sur le monde avec ses bons comme ses mauvais côtés. De fait, cette chanson présente une émotion nostalgique palpable. La foi avec Searchlighting à laquelle Fogerty a toujours cru, même dans ses moments de détresse.

Au bout du compte, les fonds thématiques changent mais la forme sonore demeure. Traduction : les titres de Centerfield sont traités de la même façon, avec un soin « clean » au sens noble du terme qui tend vers un minimalisme épuré, débarrassé de tout chichi superflu. Centerfield aurait tout de l’album rock léger s’il n’était pas plombé par deux titres troubles-fêtes : Mr Greed et Zaentz Can’t Dance où Fogerty déverse sa bile sur l’ancien patron de Fantasy, Saul Zaentz, l’homme qui lui a sucré ses droits d’auteur et dépouillé d’une bonne partie de ses gains. Même si les diatribes de Fogerty sont compréhensibles, Zaentz n’appréciera pas ces ires déplacées au point de s’engager dans un nouveau bras de fer juridique avec son ancien poulain pour diffamation. En outre, la saga de Centerfield sera entachée par une énième action en justice dont son auteur se serait bien passée une fois encore. Le même Zaentz traînera Fogerty au tribunal sous prétexte que The Old Man Down The Road est un plagiat de la perle de Creedence, Run Through The Jungle. Qu’en d’autres termes, Fogerty s’est copié lui-même ! Mais ce dernier aura gain de cause et prouvera devant les jurés que les deux chansons sont bien distinctes l’une de l’autre ce qui lui vaudra d’empocher 142 millions de dollars.

Il est cependant regrettable qu’un auteur du calibre de Fogerty ait vu son retour discographique malmené par de fâcheux litiges. D’autant que ces désagréments l’ont poursuivi sur cette lancée, pourtant optimiste au départ. Les concerts qu’il a donnés à cette époque étaient dénués de classiques de Creedence, afin que les ayants droits de Fantasy ne puissent pas toucher d’argent dessus. Une contrainte que Fogerty a brisé le 4 juillet 1987 en interprétant des chansons de son ancien groupe à un concert hommage aux vétérans du Vietnam à Washington. De plus et néanmoins encouragé par le succès de Centerfield, un successeur a vu le jour en 1986 (Eye of the Zombie mais décevant de l’avis de tous et que lui-même renie). Personnellement j’ajouterai mon grain de sable en affirmant que I Saw It On TV s’inspire très fortement de la trame mélodique de Who’ll Stop The Rain et la partie de guitare sur la fin est un plagiat du chef-d’œuvre de Creedence. On peut s’étonner que ce détail soit passé aux travers des oreilles de Zaentz…

Cela dit, ma dernière impression est extrêmement minoritaire et je n’essaierai pas de l’imposer comme défaut majeur de l’album car lorsqu’on écoute Centerfield, on a la même impression que lorsqu’on met les vinyles de Creedence sur la platine. En l’occurrence celle de retrouver un vieil ami avec qui on reprend le dialogue là où on l’a laissé et à qui on pardonne ses erreurs car c’est justement un ami. En écrivant cette chronique, j’ai essayé d’appliquer ce conseil de Fogerty :

« Beaucoup de bonnes choses me viennent en conduisant et je dois m’arrêter parce que sinon je les perds et quelques instants après, je me dis : « c’était quoi déjà cette idée ? » C’est valable pour bien des choses. On ne se sent jamais le même lorsqu’on a une idée et qu’on la perd après.« – John Fogerty

Intuitivement, Neil Young applique aussi cette méthode!

About the author

Musicophage invétéré vivant au rythme de riffs grisants et autres lignes de basses cataclysmiques. Spécialité: musique rock.

Related Posts

Facebook Comments

Leave a Reply

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

You may also like

Back From Rio (de Roger McGuinn)

Comme l’a écrit Philippe Manoeuvre dans le deuxième