La montagne accouche non d’une souris mais d’une chaîne montagneuse ! Les sorties simultanées des deux albums Use Your Illusion à l’automne 1991 a représenté un cas unique non seulement dans la carrière de Guns N’Roses (qui pourtant regorge de situations follement atypiques) mais aussi dans l’histoire du rock. Plutôt que de publier une resucée de leur chef-d’œuvre Appetite for Destruction (1987), la troupe d’Axl Rose a choisi de consolider son style pour tenter d’atteindre la maturité et d’élargir ses compétences dans d’autres domaines musicaux. Quitte à remplir coup sur coup deux albums d’environ 76 minutes chacun, ils profitent ainsi des possibilités technologiques de l’époque (ici le CD). Démarche payante : les « deux frères » ont fini par s’écouler à des millions d’exemplaires : environ 500 000 copies de ces deux disques dès le premier jour de leur mise en vente le 17 septembre 1991 avec une avance pour le deuxième volet. J’en expliquerai les raisons dans la chronique correspondante. Cette opération fracassante a semblé concrétiser la prophétie du patron de leur maison de disques, David Geffen à l’époque d’Appetite :

« Guns N’Roses va devenir le plus grand groupe du monde s’il ne meurt pas avant ! » – David Geffen

Les albums Use Your Illusion, ont-ils sonné le glas de Guns N’Roses ? Je serais tenté de répondre non à court terme mais oui sur le long terme. Certes, le groupe est allé jusqu’au bout de ses possibilités mais ce travail titanesque a fini par ébranler la cohésion de la bande et même la motivation de certain de ses membres. Le batteur originel, Steven Adler sera le premier à quitter le navire en septembre 1990, incapable de freiner sa consommation gargantuesque de drogues et d’alcool (une fois n’est pas coutume). Il sera remplacé par le batteur de the Cult, Matt Sorum, dont les différences de frappes sont assez « frappantes ». Celle d’Adler, très légère apportait comme un souffle sur les chansons rapides tandis que le jeu de Sorum a tendance à donner du plomb dans l’aile de bien des titres.

D’autre part, le guitariste et pilier du groupe Slash a souvent affirmé dans des interviews que l’accouchement des albums fut loin d’avoir été une partie de plaisir :

« L’enregistrement des albums Use Your lllusion fût l’un des processus créatifs les plus ardus de toute ma carrière. Ce fut difficile de nous retrouver pour composer, jouer et finalement enregistrer. Mais dès que l’on a eu suffisamment de chansons, cela a été du gâteau. » – Slash

Son alter ego Izzy Stradlin pourrait en témoigner au point d’avoir quitté le groupe quelques mois après la sortie du diptyque, lassé non seulement par les directions musicales extravagantes d’Axl Rose mais aussi par son comportement imprévisible, en particulier scénique. Selon Slash, « Izzy a réussi à décrocher de la drogue pendant l’enregistrement des albums mais en contrepartie il a perdu tout intérêt quant à leur contenu. Il était particulièrement excédé par les ambitions démesurées d’Axl, qui selon lui étaient contraires à la philosophie rock n’roll, que je partage d’ailleurs tout-à-fait ». Il est un peu difficile de prendre au pied de la lettre cette affirmation du Dieu de la Les Paul car les contributions de son ancien compagnon de route sont relativement nombreuses. Dans ce premier volet, il signe ou co-écrit la moitié des morceaux et effectivement la plupart se situent dans la tradition du hard rock classique. Que l’on écoute les remarquables Dust N’Bones, Don’t Cry ou Double Talking Jive pour s’en convaincre. Cela dit, le dernier titre cité étonne par sa structure un peu inhabituelle et peut servir de métonymie aux ambitions annoncées des deux albums. Mais le fait, que ces morceaux, somme toute basiques cohabitent avec des pièces de résistance plus compliquées en dit long sur les tensions qui ont émané entre les membres. Selon le producteur Mike Clink :

« Il ne se passait pas une semaine sans qu’Axl menace de quitter le groupe ! » – Mike Clink

Si les Gunners n’ont pas toujours été d’accord sur les buts à atteindre et si ses membres donnent parfois l’impression de faire cavalier seul, ils sont finalement parvenus à faire œuvre collective (avec l’apparition de certains invités), et finalement cohérente malgré des dispersions superflues. Les fans sont souvent divisés quant au choix des titres dont plusieurs semblent avoir été sélectionnés pour le remplissage. Comme il a été écrit au début de cette chronique, c’est pour profiter pleinement des possibilités du CD, c’est à dire caser environ 80 minutes de musique mais on ne peut cependant contester l’efficacité que la plupart dégagent. D’autant que de nombreux autres titres sont soit restés inachevés, soit terminés mais écartés de la rampe de sélection finale. Gageons qu’il y avait assez de chansons pour un Use Your Illusion 3 !

Quoi qu’il en soit, en 2011, lors des 20 ans des albums, Slash affirmait que même s’il n’avait pas écouté les deux disques depuis belle lurette, il reconnaissait qu’il y avait pas mal de bons trucs (et l’on a envie de lui répondre par l’affirmative). Bien qu’ils présentent des similitudes tant formelles que profondes, les deux disques se distinguent au moins sur le point suivant : ils ne couvrent pas les mêmes types d’ambitions. Si Use Your Illusion 2 cherche à ratisser large en incorporant des genres grandiloquents jusqu’alors inabordés comme le rock progressif ou même la musique symphonique, le premier volet s’inscrit plus dans la continuité d’Appetite For Destruction (bon nombre des chansons ont été composées à l’époque de ce monstre mais n’avaient pas vu à ce moment la lumière du jour). Il inclut des titres relevant du champ du hard rock et du punk comme si le groupe avait choisi pour le premier tome de couvrir au maximum ces domaines. On objectera que la production ampoulée et la surenchère dans les overdubs manquent parfois de faire ployer les chansons sous leur poids et de diluer leurs qualités éparpillées. Il y a de grandes chances qu’elles tiendraient toutes seules, débarrassées de leurs ornements voyants.

En tout cas, au risque de tomber dans la paraphrase, les titres composés par Stradlin figurent parmi ceux dont on se souvient affectueusement. De plus, quoi qu’on puisse penser des talents de chanteur d’Axl Rose, peu d’entre eux sont capables de couvrir plusieurs octaves avec assurance. De son côté Slash s’en donne à cœur joie sur sa gratte et son jeu fait mouche sur pratiquement tous les tableaux. L’ambivalence thématique sert de moteur aux deux albums et la réelle sincérité touche sur notamment Don’t Cry ou Dead Horse. Cependant, quand le groupe laisse exploser son côté machiste comme sur Back Off Bitch, sa musique devient plus contestable, défaut qui sera aggravé dans le deuxième volet. En revanche, November Rain, qui voit Axl Rose jouer dans la cour de l’un de ses idoles, Elton John canalise astucieusement le fourmillement d’idées au point de réconcilier l’épique et l’intime. On peut même considérer cette chanson comme annonciatrice des ambitions du deuxième volet.  Autre titre digne d’intérêt quoiqu’à un degré moindre : The Garden. Le charme langoureusement vénéneux de la chanson agit tel un sortilège mais il n’est pas sûr qu’Alice Cooper (car c’est lui qui se charge des refrains) ait été l’invité idéal pour y conférer une menace plus diffuse que réellement présente. D’autre part, le trop-parlé d’Axl Rose dans certaines chansons finit par faire perdre l’attention comme sur Bad Apples ou Coma, ce qui est un peu regrettable car cet ultime point d’honneur permet au premier tome de finir sur une note indéniablement positive et fracassante ; de par sa structure diaboliquement alambiquée et aux sonorités inquiétantes au point qu’Izzy Stradlin a avoué avoir eu du mal à la jouer correctement !

Round 1 over ! Go for 2…

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Musicophage invétéré vivant au rythme de riffs grisants et autres lignes de basses cataclysmiques. Spécialité: musique rock.

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