A la fin des années 80, grâce à une incursion dans le domaine de la pop, le hard rock est devenu le genre musical le plus populaire aux Etats-Unis avec deux albums de référence qui menaient la danse : Slippery When Wet (1986) de Bon Jovi et Hysteria (1987) de Def Leppard. 2 albums qui ont mis en transe des millions d’américains (et dans une moindre mesure les Européens) et pour lesquels les 2 groupes respectifs ont décidé de passer à la vitesse supérieure quant à leur enregistrement. Grâce à l’arrivée du parolier Desmond Child, Jon Bon Jovi a pu rivaliser en termes de célébrité avec son compatriote du New Jersey, Bruce Springsteen tandis que pour se distinguer et arriver à maturité, Def Leppard a choisi une démarche différente et c’est là que les choses ont commencé à se gâter. Il faut savoir que le « Léopard Sourd » de Sheffield a commencé à plancher sur ce qui s’avérera être son « magnum opus » dès 1984 avec l’engagement du producteur Jim Steinman (Meat Loaf), vite remercié pour causes de divergences artistiques et d’incompatibilité de méthodes de travail, obligeant le groupe à repartir à zéro. A la fin de l’année, la tragédie s’abat sur le groupe puisque dans la nuit de la Saint Sylvestre, lors d’un accident de voiture, le batteur Rick Allen a le bras arraché et devient manchot. Mais déterminé à rester coûte que coûte dans le groupe, il se fera construire un kit de batterie électronique sur mesure (d’où le rythme un peu « mécanique » de plusieurs chansons). Ensuite, le rappel à l’ordre de leur producteur fétiche, Robert John « Mutt » Lange (AC/DC, Graham Parker) pour de nombreux studios essayés, des milliers d’heures utilisées, puis des maladies à répétition de plusieurs membres ont failli avoir raison de la motivation des troupes. Au total, 3 années de travail acharné et un budget de 5 millions de dollars engloutis. Rien que cela ! On le voit : une gestation tortueuse dans les conditions les plus difficiles qui aurait pu faire basculer le groupe dans une « hystérie » irréversible et un album qui a bien failli ne jamais voir le jour.

Il convient de saluer à la fois le courage de Def Leppard pour avoir surmonté toutes ces épreuves et aussi leur persévérance, ne serait-ce que par le soutien indéfectible dont ils ont fait preuve vis-à-vis de leur tenace batteur et surtout pour être parvenu à leur but : « créer leur propre Sergent Pepper » dixit le chanteur Joe Elliott ou plus exactement « la version hard rock » de Thriller selon Robert John Mutt Lange. En effet, en 1983, leur précédent album Pyromania avait enflammé les charts américains mais n’était pas arrivé à détrôner le best seller du « King of Pop » du podium. Ici, le jeu en a valu la chandelle et même au-delà. Au programme : plus d’une heure de musique mise au service des innovations technologiques dernier cri pour l’époque orchestrée d’une main de maître par une équipe soudée. En d’autres termes : de l’argent bien dépensé.

Les détracteurs de Def Leppard ne se sont jamais privés de taxer le groupe de « vendus ». On peut juger cette affirmation un peu courte car cela sous-entend que le hard rock serait un genre réservé à une caste particulière. De plus dans le passé, bon nombre de groupes de hard rock plus extrêmes ont cartonné auprès du grand public. Est-ce les efforts du groupe à leurs débuts pour percer davantage en Amérique qu’ailleurs (leur premier album On Through The Night paru en 1980 comprenait une chanson au titre on ne peut plus explicite : Hello America!) ? La production aseptisée ou les chansons très facilement accrocheuses qui ont servi d’arguments pour les adversaires ? Les membres du groupe pourraient juger ce débat insignifiant car ils ont toujours soutenu que leurs racines se trouvaient plutôt du côté du rock glam à la David Bowie ou T Rex. D’ailleurs, la chanson Rocket contient de discrets hommages à leurs héros. De plus, leur amour de la pop renforcé par les harmonies vocales où ils chantent tous les 5 contribuent à leur marque de fabrique. Au total, ils ont tiré parti de leurs diverses influences pour faire de Hysteria le meilleur album de pop metal jamais enregistré.

Contrairement à Pyromania où le groupe ne prenait pas vraiment de risques, ici, ils ont ratissé large pour offrir un grand album varié. Dès le premier titre, Women, l’auditeur est happé dans un maelstrom de mélodies impeccables ponctuées de refrains entraînants, de solo bien saignants et d’effets sonores ultra-jouissifs. Par la suite, Animal (« un cauchemar à enregistrer mais cela en valait la peine », Joe Elliott), Armageddon It surfent sur la vague intemporelle et immuable de l’hédonisme. Love Bites et Hysteria renouent dans la tradition des grandes ballades de hard rock et en assument les clichés sans problèmes. Gods of War permet au groupe de tutoyer avec l’épique et Pour Some Sugar On Me se veut un flashback vers le rock glam remis au goût du jour de 1987. On objectera que la fin de ce plat de résistance concocté avec le plus grand soin, voire avec maniaquerie manque de souffle sur la fin avec Excitable et Love & Affection un chouia plus faiblardes (le perfectionnisme du groupe en prend un petit coup !) mais comme le chantait Jean Jacques Goldman : « quand la musique est bonne… » et je rajouterai : « pourquoi bouder son plaisir ? »

« Je suis immensément fier de cet album et je le resterai toujours! Je préfère écouter avec plaisir un album où j’ai dépensé beaucoup de sueur qu’avoir enregistré un disque avec bonheur que je ne peux pas écouter ! » – Joe Elliott

Ultime précision : l’expression « faire son Sergent Pepper », entrée dans le langage courant est à manier avec précaution par les groupes ou artistes car cela sous-entend qu’ils ont l’intention de donner le maximum pour la création de leur chef-d’œuvre, puis de relâcher leurs efforts et au final, le successeur se révèle difficile, voire impossible à égaler. Def Leppard est bien placé pour le savoir puisque leur opus suivant, Adrenalize (1992), enregistré lui aussi lors d’un éprouvant calvaire au cours duquel le guitariste Steve Clark perdra la vie (mortelle absorption d’alcool et de médicaments en janvier 1991) ressemblera à l’arrivée à une copie carbone de son prédécesseur. Quant aux albums suivants, conséquence des temps et des modes qui vont et viennent, ils se heurteront à une indifférence polie. Moralité: « faire son Sergent Pepper » est entreprendre une action un peu à ses risques et périls !

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Musicophage invétéré vivant au rythme de riffs grisants et autres lignes de basses cataclysmiques. Spécialité: musique rock.

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