Et si l’année 1991 avait été le millésime le plus novateur des années 90 ? Ce ne sont pas les disques prétendants à cette affirmation qui manquent. Nevermind de Nirvana et Ten de Pearl Jam ont rendu le grunge accessible au grand public. Primal Scream a établi le lien manquant entre rock et électro tandis que Massive Attack a ralenti le hip-hop pour donner naissance au trip-hop. Sans oublier My Bloody Valentine dont le rock « noisy » a montré la voie vers le « shoegazing » pour une cohorte d’imitateurs. Même si le troisième album de Crowded House n’a pas défriché de nouveaux terrains sonores, il n’en demeure pas moins d’être mis sur un même pied d’égalité que les noms cités. Contrairement à leurs pairs musicaux, le groupe s’est plutôt penché avec une certaine nostalgie dans le passé, sur la pop des sixties et en a retrouvé le secret, en particulier les mélodies des Beatles et les choeurs des Byrds qui se trouvent ici mélangés dans une plénitude absolue.

 

A cette époque, le groupe est dans une impasse. Son deuxième effort, Temple of Low Men (1988) s’est (injustement) planté un peu partout dans le monde et Neil Finn et les siens, rentrés en Nouvelle Zélande, sont incertains quant à leur avenir. Une collaboration avortée pour une musique de film avec son frère Tim Finn va constituer leur planche de salut. La créativité des deux frangins connaît un regain d’inventivité suffisamment important pour présenter les chansons au groupe à condition que Tim se joigne à eux. On peut aussi supposer que Roger McGuinn, ex-tête pensante des Byrds qui a tourné avec le groupe pendant la tournée Temple of Low Men n’est pas étranger à cette renaissance. Quoi qu’il en soit, l’arrivée de Tim Finn va s’avérer décisive pour le trio ce qui n’ira pas sans heurts. En effet, les égos de la fratrie Finn sont aussi énormes que leurs finesses d’écriture et les disputes et clashs en tous genres manqueront de devenir monnaie courante. Mais parfois (et c’est presque une règle !), les conflits s’avèrent nécessaires pour aboutir à la création d’une œuvre marquante, Woodface en est assurément une.

Ce qui frappe à l’écoute de ce merveilleux disque est la sensation de tranquillité qui prévaut tout le long de ses 48 minutes. On a l’impression qu’échaudé par l’échec de son deuxième opus et soucieux de retrouver les faveurs du public, Neil Finn a réussi à battre et vaincre ses démons pour déboucher sur un mélange de douces harmonies vocales conjuguées à des mélodies évocatrices. Le groupe semble vouloir communiquer à l’auditeur son apaisement tantôt réconfortant, tantôt optimiste, de ne pas lutter contre les événements et d’accepter les sentiments quels qu’ils soient. Les paroles vont dans ce sens : « it’s bigger than us/you don’t have to worry about it » (It’s Only Natural) ou « it doesn’t pay to make predictions » (Four Seasons in One Day). Au milieu de ce flot continu d’empathie, Neil Finn n’omet pas de se moquer gentiment de certaines tares de notre société comme Fame Is et sa lucidité mi-féroce, mi-humoristique sur les conséquences de la célébrité. La musique suis le cours de ces ondes positives, notamment les notes irrésistibles de Weather With You qui se déversent en cascade et les arrangements délicieusement surannés d’All I Ask. Le dernier titre How Will You Go nous serre le cœur de par sa démarche tranquille et pleine d’espoir.

Crowded House est un groupe intéressant sur le plan de la popularité. Si ce sont d’abord les États-Unis qui leur ont fait un triomphe en 1986-1987 grâce aux tubes Don’t Dream It’s Over et Something So Strong. Cette fois c’est l’Europe qui succombera sous le charme dévastateur de Woodface alors qu’au pays de l’oncle Sam, il sera quasiment ignoré même si Fall At Your Feet côtoiera péniblement le numéro 75 des charts américains, rangeant définitivement le groupe dans la catégorie des « one-hit wonders ». La raison principale de ce four tient en pratiquement une chanson : Chocolate Cake. Un titre qui se moque des « Amerloques » et de leur obsession pour les excès et qui fut choisi comme premier single constituait malheureusement une décision quelque peu suicidaire quant aux chances commerciales du disque outre-Atlantique. Cela dit, elle n’a jamais vraiment explosé dans le reste du monde (n°69, GB) et c’est justice tant elle n’est pas particulièrement mémorable. Surtout quand on la compare aux autres chansons parues en singles, autrement plus fortes comme Weather With You (n°7 GB), Four Seasons in One Day (n°26 GB), It’s Only Natural (n°23 GB) et Fall At Your Feet (n°17 GB). Le groupe ne l’inclura d’ailleurs même pas dans sa remarquable compilation Recurring Dream (1996). On en vient à se demander pourquoi elle figure en titre d’ouverture alors que les sessions de Woodface ont donné naissance à d’autres bien meilleurs titres que l’on retrouvera avec plaisir sur la compil’ de faces B et d' »outtakes » Afterglow (1999) tels Immemorial Time ou Sacred Cow. Mais pour le reste, pendant près de trois quarts d’heure, en plus de se laisser bercer par des paroles débordant de chaleur couplées à des mélodies tutoyant les sommets de l’apaisement, on se rend compte que Woodface constituait le garant d’un vrai disque de pop en lettres capitales à l’ancienne, chose qui devenait rare dans les années 90.

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Musicophage invétéré vivant au rythme de riffs grisants et autres lignes de basses cataclysmiques. Spécialité: musique rock.

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