« Nous sommes un groupe pop, euh…. étrange ». Cette affirmation de Robert Smith pour tenter de définir le groupe qu’il anime depuis presque 40 ans, the Cure, pourrait très bien s’appliquer aux Crash Test Dummies. Originaires de Winnipeg au Canada, la bande emmenée par Brad Roberts semble avoir adopté l’étrangeté comme symbole de leur carrière. Déjà, le titre de leur premier album the Ghosts That Haunt Me paru au printemps 1991 annonçait la couleur : celle d’une bande de joyeux drilles qui abordent des sujets au pire macabres, au mieux loufoques avec un humour pince-sans-rire. Lorsqu’on découvre les titres de ce second album sorti à l’automne 1993, on se demande vraiment où est-ce qu’ils vont les chercher et pourquoi personne n’y avait songé avant eux : God Shuffled His Feet, How Does a Duck Know? et surtout Afternoons & Coffeespoons qui met en scène avec de discrets hommages à Sartre et TS Eliot, un malade atteint d’une grave maladie sans auto-apitoiement mais avec lucidité et même légèreté de sa part. Sans oublier bien sûr le colossal Mmmm Mmmm Mmmm Mmmm qui pourrait faire l’objet d’une blague, genre « comment prononcer ce titre ? », un peu dans l’esprit du film d’Alain Chabat Rrrr!!! Ce titre qui sera le sésame vers la consécration, quoique éphémère pour les Crash Test Dummies, pourrait être l’illustration de la célèbre formule philosophique : « un malheureux doit trouver plus malheureux que lui. Ensuite, il redevient heureux ».

Le public a-t-il été sensible à ce message en filigrane au point d’en faire un immense tube matraqué sur toutes les radios en 1994 ? Où bien est-ce dû à sa mélodie irrésistible soutenue par un vidéo clip charmant et astucieux diffusé en rotation lourde sur MTV qui l’a séduit derechef ? Il fait, en tout cas partie des singles les plus représentatifs des années 90 mais aura aussi pour conséquence d’affubler le groupe de l’étiquette des « one-hit wonders ». De plus, l’ambivalence n’a jamais quitté le destin de ce titre et dans une certaine mesure lui a porté préjudice. Un seul exemple : la chaîne américaine de télévision VH1 l’a incluse dans les 50 chansons les plus mauvaises de toute l’histoire du rock et dans un revirement contradictoire inattendu, l’a également comprise dans les 50 meilleurs « one-hit wonders » des années 90 ! Le You’re Beautiful de James Blunt partage semblable destin tant les spécialistes musicaux sont partagés entre sa réelle beauté et son côté horripilant.

Mais le destin hors du commun des Crash Test Dummies ne s’arrête pas là. La pochette même de l’album qui parodie la toile du Titien, Bacchus et Ariane, ne semble pas à sa place et en même temps intégrée dans l’imagerie du groupe. De plus, son nom même a une connotation prophétique dans le sens où Crash Test Dummies est la traduction française de mannequins anthropomorphiques. C’est-à-dire des objets dont on ne se sert qu’une seule fois. Et comme le groupe n’aura goûté au succès qu’une fois dans sa carrière grâce à son style unique… Enfin, le choix du producteur, Jerry Harrison ne manque pas d’interpeller. En effet, c’est un ex-membre du groupe culte américain Talking Heads dont la musique est à des années lumière de celle de ses poulains, ce qui ne remet nullement en cause le brillant travail de supervision qu’il a effectué pour eux. En fait, il a contribué à rendre fluide comme si cela coulait de source, le lien musical évident que le groupe a tissé entre R.E.M. et XTC. Les premiers, pour les téméraires tonalités folk qui semblent puisées des albums Green (1988), Out of Time (1991) et Automatic for the People (1992). Les seconds pour les envolées bizarres et les excentricités structurelles qui forment les clefs de voûte des chansons du groupe.

La partie d’harmonica d’Afternoons & Coffeespooons rappelle immanquablement celle de the Ballad of Peter Pumpkinhead sur Nonsuch (1992). Les Crash Test Dummies reprendront d’ailleurs ce titre dans un album hommage à XTC en 1995 et leur version viendra se classer à la première place des charts canadiens. En outre, comme il a été mentionné plus haut, il convient de saluer le travail impeccable de Jerry Harrison pour d’autres raisons, ne serait-ce que pour avoir apporté l’harmonie et la cohésion nécessaires pour souder les morceaux entre eux mais aussi à rendre homogènes des éléments musicaux dont on aurait pu douter qu’ils puissent cohabiter ensemble, comme la voix de baryton de Brad Roberts et les harmonies angéliques vocales d’Ellen Reid. Le tout forme un ensemble insolite d’une improbable conviction malgré quelques relatives faiblesses : la structure mélodique de Here I Stand Before Me semble décalquée sur celle d’Afternoons & Coffeespoons. En revanche, difficile de ne pas être ému par the Psychic, discret hommage teinté d’une certaine compassion à une voyante et Two Knights & the Maiden voit le groupe tutoyer l’épique sans complexes.

Même si Mmmm Mmmm Mmmm Mmmm (prononcez-le comme vous voulez !) permettra à l’album d’atteindre les 6 millions d’exemplaires vendus, ce dernier possède une réelle qualité, quoique incongrue. Mais il constituera également (et tristement) le début de la fin pour les Crash Test Dummies qui retomberont par la suite dans un total anonymat. Il faut dire que le choix du premier single He Liked To Feel It extrait de leur album suivant a Worm’s Life (1996) en a révulsé plus d’un : un jeune garçon qui réfléchit à différents moyens de se faire arracher les dents et y prend goût. Pour la petite histoire, le clip fut remanié plusieurs fois avant de pouvoir être diffusé sur MTV. Mais cela ne changea rien ni au dégoût compréhensible du public, ni à l’indifférence dont il a fait preuve quant aux productions ultérieures de la bande. Quant à moi, une question me taraude : vous ai-je convaincu quant à ma tentative de réhabilitation de cet album ? Mmmmmm……………

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Musicophage invétéré vivant au rythme de riffs grisants et autres lignes de basses cataclysmiques. Spécialité: musique rock.

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