Comment parler aujourd’hui de Blind Faith, association de musiciens renommés dont la carrière fut extraordinairement brève (moins d’un an !) et le potentiel artistique essentiellement brimé par des facteurs extérieurs aussi bien involontaires qu’inévitables comme il sera expliqué dans cette chronique. Leur seul album constitue l’unique témoignage studio (ainsi que divers titres lives que l’on retrouve dans les compilations ou coffrets des membres concernés, sans oublier les inédits figurant sur l’édition deluxe publiée en 2001) d’un groupe dont l’avenir radieux semblait d’ores et déjà tracé à l’avance. Mais on pourrait soutenir mordicus que cet album est semblable à celui de « ces grands films malades » pour reprendre une expression cinématographique popularisée par François Truffaut. C’est-à-dire: « une oeuvre bancale qui a souffert d’erreurs de parcours, de création et dont des raisons fort dommageables ont empêché ses auteurs de la mener à bien mais qui reste, malgré tout fort attachante« .

Au départ, il y a Eric Clapton et Steve Winwood qui, fin 1968 ont quitté leurs groupes respectifs, Cream et Traffic. Le premier a quitté le plus fameux power trio du moment et souhaite se débarrasser de deux fardeaux : la surenchère musicale sonore qui a en partie fait couler la carrière de Cream et mettre à bas le fameux slogan « Clapton is God » qui lui colle à la peau depuis qu’il a été inscrit comme graffiti sur un mur de Londres. « Dieu » sait qu’au fond de lui, il n’est qu’un homme comme les autres et pour son prochain projet il sait ce qu’il veut : bannir les solo de guitare longuets et explorer une veine plus intimiste, bucolique et suivre en cela l’exemple du Band, le groupe Canadien accompagnateur de Bob Dylan dont le premier album Music From Big Pink (1968) l’a fortement marqué. Par chance, Steve Winwood, las de Traffic est sur la même longueur d’ondes. Les deux hommes sont bientôt rejoints par Ginger Baker, ex-batteur de Cream (qui depuis la fin du trio se tourne les pouces) et Rick Grech, en hiatus du groupe Family à la basse.

Au premier abord, Blind Faith a tout de l’album transitionnel. Pas tout-à-fait dégagé du fantôme de Cream comme en témoigne le très long solo de batterie de Baker sur Do What You Like ni de Traffic. De par ses ambiances parfois placides, il semble afficher cependant de nouvelles directions musicales mais au total, le disque laisse un goût d’inachevé dans son exécution et ce côté inabouti demeure assez patent. Même si Had To Cry Today s’impose (mais de justesse !) comme l’un des temps forts du disque, sa structure répétitive et sa très (trop) grande place accordée aux solo de Clapton (un comble quand on connait les intentions du guitariste à ce moment-là) laissent suggérer que le groupe a étiré le morceau pour contenir au maximum un manque d’inspiration assez flagrant. Cette menace éclate justement sur Do What You Like qui aujourd’hui a mal vieilli du fait de son très long solo de batterie qui occupe les 2/3 du vinyle. On peut également penser qu’il a été couché sur bande pour satisfaire l’ego de Baker.

Il faut noter que le groupe n’avait pas assez répété et ne possédait pas un nombre conséquent de chansons terminées et ont dû faire avec les moyens du bord. D’autant qu’à l’extérieur des studios, le public salive devant une telle réunion de musiciens talentueux. La presse s’en mêle au point d’inventer le terme « supergroupe » (comme dirait Julien Lepers: « çà vient de là !« ). Du coup, on comprend la connotation ironique du nom trouvé par Clapton. Cette pression exercée sur les musiciens pour qu’ils se produisent sur scène ne facilita pas l’enregistrement. Un concert gratuit à Hyde Park en juin 1969 (décevant de l’avis de ceux qui y étaient), de brèves dates en Scandinavie et surtout une juteuse tournée américaine acheva d’enterrer la motivation du groupe. Après la surenchère sonore, Clapton, dégoûté découvrit la surenchère financière.

Nous n’avions que peu de chansons de Blind Faith dans notre répertoire et nous devions l’étoffer de reprises de Cream et de Traffic. Avant même la fin de la tournée, il devenait évident qu’Eric allait quitter le groupe.

Ginger Baker

Le batteur avait vu juste. Au moment où l’album sortit au mois d’août et se hissa à la première place des charts américains, le groupe n’existait plus, anéanti selon Winwood par « les mesquineries du rock business.« 

Même si Clapton et Winwood ont gardé un souvenir amer de cette expérience, cela ne les empêchera pas d’insérer régulièrement dans leurs répertoires scéniques, des titres datant de cette époque tourmentée. En 2009-2010, les deux hommes feront même tournée commune. Rétrospectivement, l’unique album de Blind Faith n’a rien de déshonorant. Certes, le temps pour l’écriture et l’enregistrement n’a pas joué en la faveur du groupe et d’ailleurs celui-ci ne semblait pas vraiment se compléter (Ginger Baker donne souvent l’impression de taper sur ses fûts dans son coin sans se soucier des autres) mais le potentiel réel se fait sentir çà et là, sous-entendant que le groupe a fait le maximum du peu de moyens dont il disposait. Malgré les réserves émises plus haut, Had To Cry Today vaut largement grâce à ses délicieuses parties de guitare. Can’t Find My Way Home est sans doute la chanson la plus représentative du type de musique que le groupe souhaitait produire à ce moment-là. Presence of the Lord voit les débuts de Clapton comme auteur-compositeur et bien lui en a pris car il s’agit de l’un des sommets du disque. Comme son grand ami George Harrison, il semble hanté par des préoccupations mystiques. En revanche, la reprise de Buddy Holly, Well All Right ne pourrait rivaliser avec l’originale. Enfin, en 1986 lors de la réédition CD, 2 morceaux inédits, Exchange & Mart et Spending All My Days furent insérés mais il n’apportent rien de qualitatif à l’album. On ne sait d’ailleurs même pas si le groupe, au complet a joué dessus car selon les témoignages du net, ils dateraient des séances d’enregistrement du premier album solo du bassiste Rick Grech et la participation des autres membres de Blind Faith n’a jamais été prouvée.

Malgré ses insuffisances et son manque de cohérence, le monolithe de Blind Faith finit par s’imposer sur la durée et ajoute une pierre d’assez grande taille aux temples musicaux érigés par Clapton et Winwood.

 

Un mot sur la pochette ! Vous vous en doutez, son goût fort discutable fait qu’elle n’est pas passée aux travers des mailles de la censure. Néanmoins, si vous souhaitez connaître son histoire et ce qu’est devenue la jeune modèle, voici un lien explicatif (en anglais) : http://bit.ly/1NVXEdV

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Musicophage invétéré vivant au rythme de riffs grisants et autres lignes de basses cataclysmiques. Spécialité: musique rock.

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