La Grande Armée. Les hommes par milliers, les armes nombreuses, l’organisation à la pointe du monde militaire, les chevaux galopant en masses, les drapeaux, les uniformes flamboyants, les cuirasses, les tambours, les canons… Bref, l’image populaire de la Grande Armée qui est resté dans nos mémoires est celle du panache incarné dans la puissance. C’est également cette image idyllique que j’ai retenu…
Jusqu’à ce livre.

« La Campagne de Russie », 22 juin-14décembre 1812, écrit par le diabolique Curtis Cate, et édité par les mirifiques éditions Texto.
Parce que oui, il est facile de se souvenir de cette campagne, mais très difficile d’en réaliser la réalité. Et ce bon Curtis m’a fouetté la tronche un grand coup avec la réalité de la guerre de l’époque, qui reste d’une horreur intemporelle. Parce que passé les drapeaux et les uniformes multicolores, que reste-t-il de ces duels de masses ? Eh bien, du sang, des amputations, des chevaux morts, des membres gelés, bref des joyeusetés. Ce livre nous rappelle un fait intéressant : l’armée de l’Empire, bien qu’étant la plus moderne et la mieux organisée du monde de l’époque, a été vaincue par… Les Russes. Juste les Russes, seuls, au fin fond de leur trou enneigé. Chapeau messieurs.
Le livre m’a apporté une vision nouvelle, qui calme les ardeurs, et que je présenterai sous trois angles : politique, stratégique et « réaliste ».

L’angle politique
Les raisons de ce conflit nous sont très précisément expliquées, et celles-ci sont parfois choquantes… Il apparait clairement que cette campagne était totalement accessoire pour l’Empire, et qu’au final, c’est la volonté et les relations personnelles qu’entretenait Napoléon avec le Tsar Alexandre 1er qui auront en grande partie précipité des milliers d’hommes au frigo. D’ailleurs, bien peu nombreux ont été les généraux volontaires pour cette campagne. De plus, la politique de domination européenne de Bonaparte, qui fut parfois un peu sauvage, ne lui permit pas de s’assurer d’alliance solide, contrairement à l’Angleterre… L’Empereur aura donc péché par orgueil, mais ce sont ces sujets qui ont payé les pots cassés…

L’angle stratégique
Pour faire simple, les russes ont été de fieffés filous, et les français ont commis de graves erreurs.
Les généraux du tsar ont fait quelque chose de rare pour l’époque, ils ont refusé l’affrontement, et ont brûlé tout Moscou, l’une des plus belles villes du monde (c’est l’une des conséquences de la fameuse tactique de la « terre brulée » que vous avez vu à l’école, très novatrice et rare pour l’époque). Le fait de refuser l’affrontement n’était plus dû à leur impossibilité de remporter une victoire, dans une bataille décisive face à la plus grande armée du monde, qu’à leur manque de courage. C’est donc le bon sens qui a dicté la stratégie des Russes, et non l’émotion (que beaucoup ont essayé de propager). C’est là une très sage décision, au pragmatisme très professionnel pour l’époque. La deuxième innovation de leur part, bien plus fourbe, est la « terre brulée ». Impossible de battre Napoléon à la loyale ? Ma foi, affamons-le ! Ce bougre d’Empereur a pris Moscou au prix de lourdes pertes ? Ma foi, que cela ne lui serve à rien, brûlons tout ! Bref, ça sentait le souffre et le jusqu’au boutisme. Napoléon ne manquera pas d’ailleurs de s’en plaindre par courrier directement auprès du Tsar, dénonçant une tactique déloyale ! A l’époque ou la convention de Genève n’existait pas, ont faisait respecter les bonnes mœurs comme on pouvait !

Plusieurs fautes ont été commises par les français. Par exemple, l’avance des armées fut parfois trop précipitée, notamment avec la cavalerie qui allait bien trop vite pour pouvoir bénéficier de ravitaillements convenables. Celle-ci n’accrocha jamais suffisamment l’ennemi, qui pu ainsi éviter la fatale bataille décisive. Une fois Moscou conquise, et cela après de nombreuses batailles épuisantes et meurtrières pour les hommes et les chevaux, le plus grave arriva. Les français, au lieu de préparer l’hiver, se sont « endormis » sur leurs lauriers et le confort des ruines de la capitale. Napoléon, impulsif, pensait pouvoir repartir vers Saint-Pétersbourg avant la fin de l’hiver, mais il était déjà trop tard : ses forces avaient été épuisées en combat et en mauvais traitements, et le ravitaillement n’arrivait plus suffisamment pour pouvoir espérer mener une guerre. Ainsi, résigné, l’empereur à dut se résoudre, non pas à sonner la retraite, mais juste à reprendre la direction de Paris avec ses soldats. La retraite, puis la déroute qui nous amène au 3e point.

L’angle « réaliste »
Nous ne réalisons absolument pas les visions de pure apocalypse qu’a pu offrir cette campagne. Les hommes sont partis de Moscou chargés de richesses… mais sans presque rien à manger. Ils ont du abandonner les fruits de leur « victoire » afin de ne pas mourir d’épuisement ou de froid. Le trésor impérial à été pillé par les déserteurs, dont les servants avaient quitté leurs postes pour sauver leur vie. Le fameux pont de la Bérézina, a permit de façon laborieuse de faire passer les bataillons encore organisés, mais il s’est ensuite effondré sous la ruée et le poids des hommes débandés, sans armes, qui avait été retenus de l’autre coté du fleuve par les gendarmes de l’armée. Et le froid ! Ce froid si connu et si caractéristique de la campagne de Russie. Ce froid, il a fait crevé les chevaux, en grande partie originaire d’Europe de l’ouest, et peu accoutumé à ce climat brutal. Pour les hommes, ce fut insupportable, une anecdote du livre résume bien la chose : dans une maison transformée en hôpital, les vitres avaient été brisées. Afin de boucher les fenêtres et les portes, les médecins ont fait des murs avec les membres gelés qui avait été tranchés. Charmant. Et ceci n’est qu’une des nombreuses histoires dont regorge ce livre, mais sans tomber dans le voyeurisme ou le sensationnalisme (il n’y a pas de nuit passé dans « les boyaux des chevaux », n’en déplaise à Victor Hugo !).

Ces trois éléments nous permettent de prendre pleinement conscience de la catastrophe que fut cette campagne pour l’Empire. Quasiment aucune unité organisée n’a réussi à atteindre Paris, seuls des hordes d’hommes épuisés ont repassé la frontière. Napoléon lui, était rentré des mois plus tôt avant les premiers éléments de son armée après un périple risqué à travers l’Europe. Mais que lui restait-il ? Les hommes de combats et d’expérience qui constituait ses unités étaient presque tous morts. Ce qui restait de l’armée était désorganisé, de nombreux officiers étaient tombés. Et le pire, la cavalerie avait totalement disparue. Or, elle était l’épine dorsale des armées de l’époque. C’était elle qui effectuait toute les reconnaissances pour les unités, et transmettait les ordres. Sans elle, l’armée devient aveugle, et ne peut plus réagir au mouvement de l’ennemi, ni prévoir une stratégie d’ensemble et coordonnée. Là où Napoléon pouvait relever des troupes, bien qu’inexpérimentées, parmi la nombreuse population française ; il ne pouvait pas faire pousser les chevaux sur les arbres en 3 mois ! C’est en grande partie cette irrémédiable lacune qui lui vaudra la défaite finale.

Ainsi, la campagne de Russie fut la faillite d’un système, basé sur la volonté d’un seul homme, qui par ses faiblesses rendait la nation faillible. C’est également une faillite logistique, car elle a cruellement manqué de tout du début à la fin de la campagne. Et tout cela est merveilleusement bien retranscrit dans le livre de Curtis Cate, sur un ton très accessible, sans se perdre en détails techniques. Bref, je ne peux que vous conseiller ce bouquin !!

Sur ce, bonne méditation.

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