Une critique sans joie

J’aime parler des films réussis, intéressants, ou qui valent le coup d’être découverts. A contrario, quand un film ne vaut pas le coup d’œil, je ne vois pas trop l’intérêt de perdre du temps à en parler. Mais il y en a certains qui rendent le visionnage au ciné tellement insupportable, que l’on a besoin de crier sa souffrance. Pas parce qu’il est ennuyeux, pas très crédible, qu’il a des défauts, ou qu’il n’est pas vraiment original, mais parce que TOUT dans le film insulte et conchie ce que vous aimez dans le cinéma. Il ne s’agit pas d’une production ratée, mais d’un film qui nous fait prendre la tête entre les mains, nous fait vouloir hurler dans la salle des « mais c’est de la merde », et au final nous donne envie de fuir pour profiter de deux heures de notre vie que l’on a l’impression de suicider.

Je n’ai plus trop l’occasion d’aller au cinéma, alors tant qu’à souffrir devant Joy, de David O.Russell, autant garder une trace gravée dans le marbre d’internet, ne serait-ce qu’à titre de souvenir.

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Nous allons donc parler de ce film qui vient de remporter un Golden Globe de la meilleure actrice. Joy est censé nous raconter l’histoire d’une jeune femme, mère célibataire, qui rêve de s’accomplir, mais en est empêchée par sa famille et par la dureté de la société américaine. On va voir que derrière le synopsis intéressant, le film n’a en fait rien à voir.

Des fausses notes dès l’intro

Je suis bon spectateur, et j’aime découvrir un film en salle, lui laisser le temps de décoller et de nous convaincre. Il y a cependant certains métrages qui, dès les deux premières minutes, font sentir que quelque chose de mauvais imprègne la pellicule. Joy commence donc avec une introduction d’un pastiche de soap opera américain en noir et blanc. On se dit alors que le film va avoir une pointe d’ironie… mais l’intro qui suit vient prendre le parfait contrepoint, avec un montage de présentation des personnages en mode « quelle est belle la vie et l’enfance » se prenant tout à fait au sérieux. On commence avec une voix off devant un paysage enneigé et une famille heureuse comme dans un conte qui nous narre quelque chose de bateau sur le dépassement de soit dans la vie, et notamment celui de Joy. Quelque chose cloche dès le départ. Ou plutôt, quatre !

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  • Premièrement, enchainer une introduction classique à la « Rom Com » (la Romantic Comedy avec tout le genre que ça implique), après le prologue ambiguë et déstabilisant, c’est maladroit. Pourquoi passer d’un plan de type « film indépendant social américain », à un montage musical de type Rom Com au premier degré ? Je suis tout pour la mixité des genres, mais les deux styles enchainés sans finesse n’apportent rien à l’autre ;
  • Deuxièmement, la musique : tout réalisateur un minimum intelligent sait que la musique a une place importante dans l’intrigue, surtout au début. Pourquoi alors en une minute à peine entend on 3 tubes radicalement différents s’enchainant mal alors que l’on est toujours dans la même section d’exposition des personnages ?
  • Le coup de la voix off qui introduit les personnages : pourquoi pas, ça va avec les comédies romantiques, mais pourquoi avec aussi peu de finesse et de sérieux ? « Moi qui raconte l’histoire, je suis la grand mère de Joy. La c’est Joy, la c’est machine, la sœur de Joy. Là, c’est sa mère, et là c’est la mère de sa mère, donc, la grand mère de Joy, donc moi. ». Quand un film se sent obligé de répéter à l’écran, image et voix off à l’appui qui sont les personnages, en martelant le nom et la place de la famille devant un plan de chacun, on peut s’interroger sur le talent du réalisateur à utiliser sa caméra pour une mise en scène.
  • La mise en scène parlons-en ! Le film débute vraiment avec un plan intimiste centré sur Joy qui, une fois le flashback d’enfance réalisé, est plongée dans la réalité dans sa vie dure, bruyante et insatisfaisante. Bonne idée ? Oui, sauf si au bout de 20 secondes, Robert de Niro ne venait cabotiner une crise de couple devant Virginia Madsen (les parents sont divorcés), sans que ni l’un ni l’autre ne soient drôles, sans que la scène ait de tension, et sans aucun dialogue intéressant.

Ces défauts vont emplir tout le film et devenir très vite irritants, à savoir :

  • Des moments et des personnages caricaturaux de type Rom Com, mélangées avec des scènes censées êtres profondément mélodramatiques et montrant l’étouffement et l’insatisfaction de Joy,
  • Les classiques musicaux utilisées moins de 10 secondes chacun, sans aucune transition ou mise en scène particulière. Ils sont juste là pour souligner le propos de la scène (« là c’est romantique, là c’est un moment de détente, là c’est la fête, là c’est dur »).
  • Des gens qui parlent, qui parlent et qui parlent pour expliquer ce que nous voyons à l’écran (à savoir que Joy est courageuse, et que sa vie n’est pas facile).

 

 

Des potiches et des balais

Le film se veut acide, en peignant les défauts des personnages envahissants, et la difficulté pour Joy de s’élever dans sa vie. Sauf que rien n’est crédible ni bien filmé : la caméra est complaisante avec tous les personnages résumés chacun à un seul caractère, les acteurs cabotinent à l’écran sur des gags lourds. On rajoute à cela des flashbacks et des séances de rêves lourdingues qui sont censés montrer la détresse du personnage. Du fan service insupportable pour les stars mises sous leur meilleur jour, mais sans aucune direction d’acteur, et un personnage principal totalement râté.

Oui ! Il faut arrêter de dire que Jennifer Lawrence est une bonne actrice. On dira qu’elle joue à merveille des personnages torturés qui persévèrent malgré tout. Non. Elle n’a aucune expression faciale, garde la même attitude, le même jeu, le même froncement de sourcil du début à la fin : ce n’est pas de la détermination, c’est de l’immobilisme. On veut nous la peindre comme une mère courage qui se hisse face à la vie et enchaine les problèmes la tête haute : c’est en fait un personnage qui se laisse marcher sur les pieds sans raison en même temps qu’elle déclare « la vie est tellement méchante avec moi mais je vais tout faire pour réussir ».

"Je suis une vraie femme déterminée. C'est pour ça que je conserve la même expression pendant deux heures de film."
« Je suis une vraie femme déterminée. C’est pour ça que je conserve la même expression pendant deux heures de film. »

La tension que voudrait établir le film, c’est le personnage de Joy, avec ses ambitions et sa volonté de réussir, qui est constamment rabaissé et retenu par sa famille et une société dure avec elle. Sauf que pour qu’il y ait tension, il faut qu’il y ait friction, et de friction, il n’y en a aucune. Le film n’est qu’un enchainement de scénettes où des acteurs oscarisés font face à d’autres acteurs oscarisés, avec des dialogues pas drôles, qui ne font pas avancer l’intrigue d’un centimètre, et où des scènes de conflits tombent constamment à l’eau par Joy qui ne réagit jamais.

Le personnage le plus intéressant du film est un balai dont on voit la production et la marchandisation. C’est le seul de tout le film qui évolue. Le business plan du balai est sans doute plus intéressant que le scénario, c’est dire. En parlant de balai, le personnage de Bradley Cooper est également bien raté, malgré sa ressemblance avec ledit ustensile. Sa scène d’exposition est un fiasco, où l’on garde son visage hors plan sans raison, alors que l’on sait pertinemment que c’est lui. Son personnage d’adjuvant de Joy est totalement foiré en le transformant en sponsor masculin niais et patriarcale de l’héroïne, sans aucune intensité romantique donc.

Cette image devrait vous renseigner sur la crédibilité de chaque personnage, et le vrai talent de chaque acteur.
Cette image devrait vous renseigner sur la crédibilité de chaque personnage, et le vrai talent de chaque acteur.

Rêve américain, et cauchemar filmographique

A partir de là, les poncifs s’enchainent. Et que je me coupe les cheveux pour montrer ma détermination. Et que je montre que j’ai la volonté nécessaire pour dépasser les obstacles de la vie. Là encore, et toujours, il ne ressort rien de ces scènes car les autres personnages semblent n’en avoir rien à foutre de Joy, tout concentrés qu’ils sont à remuer à l’écran.

Enfin, je passerai sur le scénario de rêve américain d’accomplissement libéral qui ne fait rêver personne et enchaine les poncifs. Joy est un film qui fonctionne à l’identification : il dit au public d’aimer et admirer un personnage féminin, envoie des obstacles à la gueule de ce personnage qui les encaisse sans réaction (certains diront bravement), avant de conclure sur un happy end et en se targuant de féminisme. Le tout parsemé de musiques mal placées, de monologues sans intérêts, de personnages secondaires n’apportant rien à l’intrigue si ce n’est des scènes ratées qui se veulent drôle. Le film est faible quand il se voudrait dense, il est ennuyeux et complaisant, quand il se voudrait romantique et euphorisant. Il a la prétention d’être à la fois un film social et une comédie romantique, sans réussir ni dans l’un, ni dans l’autre. Prétentieux, il n’a cependant aucun mal à l’être en se donnant des airs de biopics inspirés. Le conflit famille – héroïne n’existe que sur le papier. Joy est en fait aussi pastiche et mal écrit que le soap opéra que regarde la mère de Joy, mais avec plus de complaisance, et de personnages insupportables.

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Je lui serai reconnaissant pour une seule chose : il me permet d’apprécier toutes les qualités des autres films de genre américain, moins prétentieux, mais mieux réalisés. Sur ce, bonne année 2016 !

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Cinévore reconverti dans les séries. J'adore parler de mes relations fusionnelles avec les films et séries qui ont su me séduire ! Spécialité : Séries

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