dig-movie-posterVoici l’un des « rockumentaires » les plus passionnants jamais mis sur pellicule, retraçant le parcours chaotique de deux groupes. D’un côté, les Dandy Warhols, quatuor à la lineup restée quasiment fixe depuis leur formation et emmené par le grand de taille et de talent, Courtney Taylor-Taylor. De l’autre, le Brian Jonestown Massacre, dirigé d’une main de fer par l’imprévisible Anton Newcombe qui a vu défiler à ses côtés au moins une quarantaine de membres en dépit de la fidélité infaillible de certains d’entre eux tels le binoclard Matt Hollywood et surtout Joel Gion dont la « présence-absence westernienne » (comprenez : perpétuellement à l’ouest), notamment et paradoxalement sur scène pourrait faire de lui la mascotte du BJM.

Qu’est-ce qui lie ces deux noms ? Leur amour du rock et tout particulièrement celui des années 60 à dominante pop mâtinée de traversées psychédéliques. C’est la trame narrative de Dig!, leur trajectoire respective qui résulte en partie des rapports complexes qui ont animé les deux noms, prenant leur source dans leur philosophie rock n’roll plus ou moins assumée. Carrière somme toute conventionnelle pour les Dandy Warhols avec signature sur une grande maison de disques, tournage de clips aguicheurs, accroissement de leur public. Tout le contraire du Brian Jonestown Massacre qui alternera les contrats foireux, les pugilats sur et hors scène et les virements de personnels mais qui n’empêchera pas Newcombe de revendiquer une liberté artistique pleinement assumée. Et c’est ce qui a motivé la réalisatrice Ondi Timoner à jeter son dévolu sur eux pour les suivre dans leurs pérégrinations.

Les journalistes du rock ont toujours raffolé de ces comparaisons rivales entre deux, voire plusieurs noms, souvent à l’intérieur d’un même genre faites de piques verbales et de comportements houleux mais qui se sont le plus souvent avérées erronées. Un seul exemple : beaucoup de gens croient encore aujourd’hui que les adversaires des Beatles étaient les Rolling Stones mais en réalité, ce sont les Beach Boys qui ont véritablement tenté de se mesurer à eux sur le plan créatif. Brian Wilson en personne l’a reconnu. Pour en revenir à Dig!, force est de reconnaître que l’entreprise d’Ondi Timoner comprenait pas mal de difficultés et il fallait une bonne dose de détermination de sa part pour suivre pendant 7 ans et au terme d’environ 1500 heures de « rushes », les destins opposés de ses deux poulains.

Dans un sens, sa tentative n’est pas sans rappeler celle de Stéphane Meunier qui à peu près à la même époque avait pris l’initiative de filmer au quotidien l’équipe de France lors de la coupe du monde de football en 1998. Dig! est un film qui s’est réalisé pratiquement au jour le jour en fonction des tribulations des Dandys et du BJM, pris sur le vif avec la caméra à l’épaule, entrecoupé d’images lives assez explosives et d’interviews tantôt clarifiantes, tantôt affirmatives pour servir les propos. C’est un documentaire pas si superficiel qu’il n’y paraît à première vue et il faut au moins une deuxième vision pour « creuser » plus en profondeur afin de saisir les nuances et subtilités parfois contradictoires des deux groupes mais aussi des personnalités des deux leaders.

L’ambivalence en constitue la force narrative et Ondi Timoner se révèle fort habile et convaincante pour en montrer les dessous. Lorsque les Dandys goûtent au succès plus ou moins recherché, Courtney Taylor-Taylor est animé de sentiments partagés et teintés d’un certain regret comme s’il enviait le mode de vie auto-destructeur de son compère Newcombe. D’autant plus qu’il donne l’impression de traverser la notoriété ce dont rêvent un grand nombre de musiciens l’air blasé, comme si c’était dans l’ordre des choses d’accéder à la célébrité tant désirée. De son côté, Newcombe qui rejette en bloc, toute concession, tout compromis et ne jure que par ses compositions se ment dans un sens à lui-même lorsqu’il accepte de signer sur la major TVT Records et de rentrer dans le rang. Chassez le naturel, il revient au galop : une baston de trop devant les cadres médusés lors d’un concert, un contrat remis en cause et finalement jeté à la poubelle, une liberté retrouvée. Le BJM a su rester fidèle à ses convictions profondes.

Il faut aussi noter que la réalisatrice a eu le mérite de clarifier certains points ayant toujours suscité les malentendus, notamment à propos de la chanson Not If You Were The Last Dandy On Earth. Elle se voulait en fait une réponse au petit tube des Dandys, Not If You Were The Last Junkie On Earth et contrairement à la croyance populaire, elle n’a pas été écrite par le BJM dans une intention vengeresse mais en signe d’affection ironique. La preuve : dans une scène, on voit Newcombe, Hollywood et Gion l’écouter dans un van en souriant. En contrepartie, Timoner a inclus une scène où les Dandys se prêtent à une séance de photos dans la maison où le BJM a enregistré leur album de 1997, Take It From The Man.

D’autre part, même si elle a de toute évidence essayé d’équilibrer son produit fini de façon à ce que les deux groupes aient part égale sur l’écran, il est flagrant qu’Ondi Timoner ait été davantage fascinée par Anton Newcombe que par Courtney Taylor-Taylor. Engouement facilement compréhensible tant elle le filme comme un personnage haut en couleurs, au point d’inclure des éléments de son passé tourmenté, susceptible d’apporter des explications quant à sa personnalité de « tête brûlée ». Et c’est à partir de là, que Dig! montre quelques petits signes de faiblesse. Par le parti pris précédemment évoqué et en le présentant comme un génie par son entourage (y compris par les Dandys), Ondi Timoner se montre un peu manipulatrice. Il aurait certainement fallu qu’elle montre également les avis de spectateurs ou de mélomanes plus neutres (mais à la fin des années 90, qui connaissait le BJM ?), d’autant plus que les chansons du BJM sont d’une simplicité basique.

Si Newcombe était apparu à l’époque des courants musicaux qu’il vénère tant, en gros la deuxième moitié des années 60 et donc en même temps que les grands comme Lou Reed ou Roger McGuinn (précisons au passage que la chanson This Is Why You Love Me est un plagiat du I’ll Feel A Whole Lot Better des Byrds), on aurait peut être crié au génie, quoique le Velvet Undeground n’a connu qu’indifférence et mépris de son vivant. Mais au moment de la réalisation de Dig! bien de l’eau a coulé sous les ponts et il n’est pas rare que je rencontre des fans de rock qui me fassent part de leur amour pour le BJM sans toutefois crier au génie et je leur donne raison. Cela dit, n’est-ce pas dans les vieux pots qu’on fait les meilleures soupes ?

Enfin, la dernière partie du film où l’on voit les Warhols se produire dans les festivals renommés avec en parallèle un Newcombe seul sur scène frise un peu le cliché du grand artiste maudit et incompris, enfermé dans sa tour d’ivoire. Mais que les choses soient claires. Il n’y a pas lieu de tenir rigueur à Timoner pour ce qui pourrait s’apparenter à ces quelques défauts car ils constituent également une partie de la force de Dig! tant la détermination de Newcombe qui ne rechigne pas à aller à contre-courant des modes pour s’affirmer musicalement et individuellement fascine de bout en bout.

En définitive, Ondi Timoner nous régale à nous présenter les pièces de ce puzzle à deux têtes à assembler même s’il convient de garder à l’esprit que la forme de mosaïque représente la partie émergée de l’iceberg, la réalité étant sûrement autre. D’ailleurs, les intéressés eux-mêmes ont été mécontents du résultat, en particulier Newcombe qui n’a pas hésité à intenter un procès à la réalisatrice. Même en jouant la carte du documentaire direct et en évitant autant que possible les tricheries, on n’évite pas ce chausse-trappe : le décalage entre les faits et la réalité, accentué par la forme du montage. Pour contrebalancer le côté explosif de Newcombe, peut être aurait-il fallu inclure des éléments de sa riche carrière artistique ce que Timoner semble avoir quasiment négligé. En effet, la tête pensante du BJM a prêté ses services à quantité de groupes, dont certains excellents comme les Warlocks ou le Blue Angel Lounge. Il a même joué sur l’album Thirteen Tales From Urban Bohemia (2000) des Dandys, preuve qu’il n’a pas totalement renié ses « frères ennemis » à l’époque où ils devenaient célèbres. Quoi qu’il en soit et au-delà de la carrière de ces deux noms que tout rapproche et que tout oppose, Dig! est enveloppé en filigrane d’une portée quasi-universelle qui régit les deux principaux modes de vie rock. Faut-il multiplier les frasques pour se faire remarquer tout en tentant de préserver son éthique ? Ou vaut-il mieux rentrer dans le rang et ne pas faire de vagues pour à l’arrivée vivre chichement ? A méditer… Une dernière chose : ironiquement pour Newcombe, le succès (relatif) de Dig! a élargi le nombre de ses admirateurs.

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Musicophage invétéré vivant au rythme de riffs grisants et autres lignes de basses cataclysmiques. Spécialité: musique rock.

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