American SniperLe film est l’adaptation de la biographie de Chris Kyle, un militaire américain réputé pour avoir été « le sniper le plus létal de l’histoire des États-Unis » selon le slogan de l’affiche US. Durant 4 opérations en Irak, il acquiert la confiance de ses camarades à travers des actions de haute volée. Mais l’homme qui veut à tout prix épargner ses frères en opération se voit rattrapé par les horreurs qu’il observe au jour le jour et qui l’empêchent de vivre paisiblement lorsqu’il rentre au bercail.

Plus gros succès commercial pour le Eastwood réalisateur, American Sniper a suscité un débat national que le monde de la politique n’a pas hésité à s’approprier. Accusé par certain d’une glorification de la guerre et de son héros serial sniper, nous touchons ici toute l’ambivalence qu’il peut exister entre la France et les USA, où les valeurs du patriotisme sont bien éloignées des nôtres.

Pour autant, l’histoire de Chris Kyle n’est pas qu’une simple incompréhension entre deux cultures, c’est aussi et surtout un film d’une autre époque où la vision du monde se limite à une bipolarité aussi simple que fallacieuse : la bannière étoilée contre les sauvages. Dans American Sniper, le conflit irakien n’est qu’un conflit totalement manichéen où les soldats américains, plastrons de la démocratie, affrontent le Mal en personne. Une fois sur le terrain, il n’existe plus une once d’humanité même chez les civiles qui terminent toujours par en vouloir aux Marines. Kyle dérouille tout ce qui passe devant lui, que ce soient femmes ou enfants inclus. Ici n’est pas forcément le problème car ce sont des réalités horribles mais il s’avère que le doute n’existe pas, le sniper ne se trompe jamais et chaque meurtre se conclu comme un acte nécessaire. Ainsi, toute la tension qui précède les actions chaudes ne sert à rien, la décision de tuer est toujours juste, l’erreur absente, et l’homme ne manque jamais sa cible.

American Sniper : Photo Bradley Cooper

Cette vision enlève toute psychologie à la guerre en elle-même, les irakiens ne sont que des ennemis et peu importe leurs motivations (pressions ? terrorisme ? extrémisme religieux ?). Comme dans un Call of Duty bête et méchant, les talibans sont tous pareils, prêts à tirer au lance-roquette sur le premier char américain qui passe. Cela signifie qu’à chaque coin de rue se planque un tacot avec quatre mecs dedans qu’il suffit de faire péter en un coup de mitrailleuse lourde. Mais c’est le combat final qui fait perdre la moindre crédibilité au film… Dans un remake de Fort Alamo, une flopée d’irakiens rush sans réfléchir par vagues pour déloger les Marines postés sur le sommet d’un bâtiment. Absurde. Au mauvais souvenir de Fury.

Sans oublier le clou du spectacle dans le climax abusé lorsque Kyle dégomme son alter ego syrien avec un one shot à 2000m présenté au ralenti. Une action qui aurait enflammé certains spectateurs lors des premières projections aux USA. Alter ego qu’on aperçoit beaucoup mais qui ne prononce pas un seul mot… La guerre est vraiment traitée d’une manière incompréhensible, qui plus est en 2015 au cinéma.

L’absence de mesure est surprenante car Eastwood avait dépeint de façon très juste la Seconde Guerre Mondiale en montrant la réalité des hommes d’un conflit qui les dépasse (Lettre d’Iwo Jima, La Mémoire de nos Pères). Sur ce point, il serait dommage de dégommer American Sniper si facilement car il existe quelques pistes de réflexions mais qui sont diluées dans le discours bancal du film. En fait, nous comprenons que la vraie guerre se déroule aux États-Unis, dans la tête et les corps meurtris de retour des combats. L’impact psychologique est immense, il devient difficile de reprendre une vie normale lorsqu’on a vécu les pires horreurs. De manière subliminales, quelques images marquent comme au moment où notre Kyle fixe la télévision, éteinte, hanté par les bruits de la guerre.

American Sniper : Photo Bradley Cooper

Néanmoins, le scénario ne creuse pas la psychologie de Kyle et montre seulement la surface du problème. Il faut dire que le sniper, joué par un Bradley Cooper gonflé comme un ballon d’anabolisants, n’a rien d’intéressant. Ce n’est pas le prototype du paysan texan, éduqué dans des valeurs très américaines (« tu seras le chien du berger, descendant de Jésus Christ pour nous défendre des forces maléfiques qui ne mangent pas de nos burgers ») et doté d’une capacité de réflexion proche du néant qui nous fera changer d’avis. Le militaire américain ne brille pas par son intelligence dans American Sniper, entre blagues de bonhommes et briefings surréalistes à base de « vengeons nos frères des suppôts de Ben Laden ».

Enfin, le supplément d’âme est censé se trouver dans la compagne de Chris Kyle, lien entre la normalité et l’horreur. C’est encore perdu avec un enchaînement de scènes blindées de bons sentiments, stéréotypées à souhait. Madame n’est d’ailleurs bonne qu’à enfanter, pleurer et donner des répliques plus ou moins scabreuses pour le plaisir de son mari libidineux. La dernière scène est l’éloge de ce concept nouveau où notre sniper favori s’amuse avec un vrai gun sapé en cowboy à la maison, visant sa femme, tout en échangeant des détails plus ou moins olé olé à deux pas des enfants.

American Sniper : Photo Sienna Miller

En soi, American Sniper n’est pas un film qui, comme on l’a entendu, prône la gloire de la guerre. Au contraire, c’est plutôt un hommage aux militaires revenus en plusieurs morceaux d’opérations sur le terrain. Cependant, cette volonté louable est dissoute dans une ambiguïté gênante qui présente un idéal idéologique où les soldats américains affrontent le Mal qu’ils soient des civils, des enfants ou des moudjahidines muets. Issu d’une culture profondément américaine, adepte des armes et de l’honneur du drapeau, notre personnage principal s’éloigne de la réalité d’un monde géopolitique plus complexe que jamais. Alors certes Eastwood n’a jamais été clean dans sa manière de transmettre ses idées, toujours aussi floues aux yeux du public, mais le message plat sans profondeur qui est présenté laisse circonspect. La conclusion dégoulinante d’un patriotisme americano-américain confirme l’incompréhension générale… American Sniper semble l’œuvre d’un fanboy du culte américain voulant honorer les prétendus vertus du monde libre des hommes revenus de l’Enfer. Hors du temps, hors sujet.

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Fondateur de CTCQJ un poil cinéphile mais aussi rockeur du dimanche, historien déchu, astronome nul en maths et amateur de foot croate. Spécialité: cinéma.

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