Cette chronique contient de légers spoilers

007 Spectre

Les services secrets britanniques sont sur la sellette, ils vont être fusionnés avec le Centre de Sécurité National. Pendant ce temps, James Bond n’en fait qu’à sa tête, terminant une obscure mission qui lui fera découvrir l’organisation secrète qui tire les ficelles de la géopolitique mondiale, mais aussi de sa vie.

L’arrivée de Daniel Craig dans le rôle de James Bond en 2006 a permis à la plus longue saga de l’histoire du cinéma de se remettre en question et de montrer le mythe de Ian Fleming sous un nouvel angle. Depuis Casino Royale, l’agent secret est devenu plus humain et ancré dans une réalité abrupte où il faut affronter une menace invisible. Centrée sur 007, la narration des derniers films a donné de l’épaisseur à un personnage jugé trop lisse voire caricatural durant l’ère Brosnan (hormis Goldeneye !). Son amour déchiré pour Vesper Lynd a fait ressortir une complexité inédite pour définitivement casser son image de dinosaure de la Guerre Froide.

Neuf ans plus tard, on peut donc constater que le reboot a fonctionné grâce notamment aux talents de deux réalisateurs : Martin Campbell et Sam Mendes. Répondre à la question de la place de James Bond dans le monde actuel a été résolue à merveille, rendant encore pour un temps la saga intemporelle. Daniel Craig, incarnation ultime de double-zéro-sept, se lance ainsi dans SPECTRE après le succès intégral de Skyfall. Encore un coup de maître ?

Le milliard empoché avec le précédent film, qui plus est adoubé par la majorité des critiques, a conduit les producteurs à continuer avec une équipe qui gagne. Sam Mendes a finalement rempilé pour un épisode, lui qui vient pourtant d’un cinéma loin des fastes des avants premières mondiales et des promos marathons. Le réalisateur avait de bonnes raisons après la superbe fin de Skyfall comme il l’expliquait pour Première : « Le temps aidant, j’ai commencé à ressasser beaucoup de choses. A imaginer ce que je pourrais faire avec les trois personnages que j’avais castés et redéfinis.«  En l’occurrence Ralph Fiennes pour M, Naomie Harris pour Moneypenny et Ben Whishaw alias Q.

007 spectre daniel craig mexico

Très inspiré par l’esthétique particulière de Vivre et Laisser Mourir, Sam Mendes a conçu un pré-générique qui se place dans l’ambiance du premier Bond de Roger Moore. Au cœur de la Fête des Morts de Mexico, la caméra suit 007 avec sa compagne du jour dans un splendide plan séquence, accompagné par une BO au poil. Le fantasme d’avoir un pré-générique en un seul morceau en restera un, car une fois l’action sur le point de commencer, le montage « traditionnel » reprend ces droits. Pour autant, cette introduction est absolument géniale, magnifiée notamment par les rues noires de monde avec ces défilés de squelettes et de têtes de morts. Impressionnante aussi la baston dans le cockpit d’un hélicoptère qui voltige dans tous les sens au dessus de la foule. Les pré-génériques ont très souvent de la gueule mais celui là, encore plus.

Il donne finalement le ton qui sera celui du film pendant pratiquement les 2h30. L’infatigable Bond parcours le globe dans tous les véhicules possibles (la part belle est faite aux engins volants) et tente les manœuvres les plus improbables aussi bien pour sauver sa peau, la fille, et bien sûr le monde. En effet, SPECTRE revient au schéma traditionnel de la saga mais conçu autour d’un budget pharaonique (300M$) pour rappeler au plus grand nombre que le divertissement et le spectaculaire restent et resteront dans l’ADN de ces films. Sur ce point, il est évident que l’on en prend plein la gueule. Les scènes d’actions sont ouf et suffisamment variées pour ne pas tomber dans l’overdose même s’il devient difficile d’être original après 23 épisodes de dézinguages. Par exemple, la baston dans un train entre 007 et l’ex champion du monde de catch Dave Bautista dégage une véritable brutalité. Bien différente des bagarres sur rails de Bons Baisers de Russie, qui n’en demeure pas moins un super film. Cette apothéose inattendue de sensationnelle dans l’ère Craig garde tout de même un lien étroit avec les derniers films. Les précédents méchants sont cités, rappelant que les tentacules du SPECTRE s’agitaient devant nos yeux dès Casino Royale. L’impossibilité d’utiliser ce nom pour des raisons de droits a conduit la création de la filiale Quantum (dans Quantum of Solace) qui tournait déjà autour du pot. Cette continuité est agréable et confère plus que jamais un univers propre au 007 de Daniel Craig.

007 spectre daniel craig

La saga Bond est aussi un miroir sur l’industrie du cinéma à une période donnée. Parfois pour le meilleur (la violence des années 1980 de l’ère Timothy Dalton) mais aussi pour le pire (le nanar Moonraker qui surfait sur le succès de Star Wars). Le milieu des années 2000 a transformé nos héros en personnages sombres et torturés, ce qu’est James Bond aujourd’hui. Ce cru 2015 se rapproche vraiment de l’image des super héros qui misent sur de gros budgets, du grand spectacle mais tentent aussi de fouiller la raison d’être de ces surhommes. Dans SPECTRE, Bond semble en effet être l’un deux : increvable, défendant le monde libre face au Big Brother numérique globalisé mais luttant également contre lui même. Comme une sorte de « batmanisation/marvelisation » du mythe pour muter selon les codes de notre époque. Le choix même du méchant, ce demi-frère caricatural et fantomatique, met à l’épreuve 007 dans le dernier acte du film parmi les décombres de sa vie passée. Une scène par ailleurs très réussie qui clôt une fois pour toute les blessures intimes du personnage.

Les inspirations puisent même des éléments aux nouveaux Mission:Impossible. Bond n’est plus seul sur le terrain, c’est presque une A-Team  formée par M, Q et Moneypenny. Finalement, le surhomme ne l’est pas tant que ça et découvrir des personnages cantonnés à leur bureau habituellement donne un certain rafraichissement à l’image institutionnelle qu’ils peuvent représenter. En dépit d’une volonté réaliste.

007 spectre christoph waltz lea seydoux

Cette surenchère fini néanmoins par payer son tribut. Une telle machine économique ne peut que difficilement s’en sortir sans accroc. Ce qui souffre le plus de ce retour au Bond classique est le scénario d’une qualité particulièrement inégale. Autant la trame se déroule avec aisance que certains scènes clés sont au mieux décevantes, au pire ratées. Le symbole est encore une fois le méchant interprété par Christoph Waltz. Vouloir lui donner des liens familiaux avec 007 dénature vraiment ses motivations et ressemble à une solution de facilité alors que la complexité de l’organisation secrète fascinait par ses mystères. On en vient évidemment à la scène de torture, véritable objet WTF qui rend presque mal à l’aise. Trop sixties pour faire peur, trop gros pour être vraisemblable. D’autres personnages aussi manquent parfois de profondeur comme C, épine dans le pied du MI6 et surtout le retour de Mister White dont les fans attendaient tellement plus. Ce représentant du SPECTRE, habituellement sans pitié et peu loquace, se trouve confronté à un dialogue insipide dans son chalet autrichien. Si on part du principe que beaucoup de temps s’est écoulé depuis sa dernière rencontre avec Bond, ca peut passer. Mais un tel changement de personnalité, la disparition de cette crainte à le voir, rend son apparition largement décevante.

Difficile de savoir à quel point le script leaké il y a un an lors du piratage de Sony a eu un impact sur le travail des scénaristes. A le vue de ceux-ci, il ne semble pas que la ligne directrice du film eut été tellement entachée. L’autre point faible de SPECTRE est également la photographie de Hoyte van Hoytema, qui  a pourtant travaillé sur Interstellar ou Her. Je reconnais que c’est plutôt subjectif mais le travail somptueux de l’immense Roger Deakins sur Skyfall avait un impact non négligeable dans le succès du film. Cette fois, on a quelque peu l’impression qu’il est souvent imité mais jamais égalé : couleurs fadasses, jaune/oranger omniprésent et noirs qui manquent clairement de profondeur. Pour se remettre de ces déceptions, la bande son de Thomas Newman s’avère très réussie. Elle est épique, bondienne et propose des sonorités très variées qui lui donne de la personnalité. La poursuite entre l’Aston Martin et la Jaguar est un bon exemple du changement de rythme régulier de la musique lorsque des cœurs électrisants se mettent à résonner lors du passage des deux bolides au Vatican.

007 spectre daniel craig lea seydoux

Terminons tout de même par les Bond-girls. Monica Belucci a toujours son charme légendaire et colle bien à son personnage de femme endeuillée et fataliste. Léa Seydoux ne se débrouille pas mal non plus mais son rôle somme toute lambda n’entrera pas dans les annales comme la Vesper Lynd d’Eva Green. Là encore, on touche sans doute un soucis d’écriture mais la personnalité de la Bond-girl est certainement le rôle le plus casse gueule à définir à chaque nouvel épisode.

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SPECTRE renoue avec la construction classique du film de James Bond, une première dans l’ère Craig, sous forme d’un immense blockbuster représentatif des grosses productions actuelles : on met des centaines de millions pour récolter des milliards. A ce prix là, le spectaculaire prend le dessus à travers une pelleté de scènes d’actions époustouflantes arrivant à chaque fois à point nommé. Cependant, elles ne permettent pas de faire oublier un scénario étrangement inégal dont les nombreux clins d’œils plus ou moins subtiles à la mythologie 007 ne suffisent pas à en faire un incontournable. N’en demeure pas moins que Daniel Craig s’impose une fois encore comme le meilleur James Bond, adoubé par le placement produit omniprésent à travers un défilé de costards Tom Ford et autres tenues d’hiver aux accents hypsters. Rien que pour vos yeux.

Découvrez les scripts du film dévoilés il y a un an lors du Sony-Gate sur commander007.net

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Fondateur de CTCQJ un poil cinéphile mais aussi rockeur du dimanche, historien déchu, astronome nul en maths et amateur de foot croate. Spécialité: cinéma.

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